À Lisbonne, l’économie prospère grâce au tourisme, tandis que l’identité des quartiers disparaît

La beauté et l’attractivité de Lisbonne seraient-elles devenues les causes de son propre effondrement? Longtemps célébrée pour son charme, sa culture et son authenticité, la capitale portugaise figure désormais, en 2025, parmi les destinations à éviter selon le guide Fodor’s. Victime de son propre succès, Lisbonne est frappée par un paradoxe révélateur d’un phénomène inquiétant : le surtourisme.

La No List de Fodor’s alerte sur les villes menacées par un tourisme incontrôlé, qui s’effondrent sous le poids de leur propre popularité. Entre prix exorbitants, afflux incessant de touristes sur les sites emblématiques et une gestion des déchets dépassée, la ville court désormais le risque de « perdre son âme », incapable de suivre le rythme effréné de ses millions de visiteurs annuels.

Luís Filipe Gonçalves Mendes, professeur à l’Institut de Géographie et Aménagement du Territoire de l’Université de Lisbonne (IGOT), définit la touristification comme « la sur-spécialisation et la superposition économique mono-fonctionnelle, lorsque le tourisme devient hégémonique, non seulement en tant qu’activité de croissance, mais qu’il commence également à déséquilibrer économiquement la ville d’un point de vue fonctionnel ». Alors qu’un huitième du PIB national portugais vient du tourisme, le professeur Mendes ajoute aussi que « dans certains quartiers, le tourisme a une prédominance presque totale, non seulement du point de vue du logement mais aussi de la culture et la programmation culturelle qui commence à être modifiée. » Selon lui, on observe une gentrification commerciale et une massification de l’espace public : « les impacts négatifs du tourisme commencent alors à se superposer aux impacts positifs. » Par comparaison, le tourisme ne représente que 1,8 pour cent du PIB au Canada, ce qui illustre l’ampleur de la dépendance économique du Portugal à l’égard du tourisme.

D’après une étude réalisée en 2024 par le Baromètre du tourisme, le Portugal a accueilli l’an dernier un nombre record de touristes, soit 28 969 900 visiteurs étrangers. Le professeur Mendes explique que « Lisbonne a toujours été une ville très touristique et a connu une augmentation du nombre de visiteurs d’année en année ». Selon lui, l’activité touristique à Lisbonne connaît une croissance ininterrompue depuis l’Exposition universelle de 1998, à l’exception de la période de la pandémie : « Ces dernières années, le tourisme a même enregistré des taux de croissance à deux chiffres, faisant de ce secteur un véritable succès pour le Portugal. »

Le tram portugais à Lisbonne, un incontournable pour les visiteurs. « Lisboa Tram Tour », photo prise par Turismo En Portugal, sous la licence CC BY 2.0 via Wikimedia Commons.

Derrière l’image glamour de Lisbonne comme destination touristique se cache une réalité économique bien plus complexe : alors que la ville prospère grâce au tourisme, le boom économique s’accompagne d’un coût quotidien que supportent surtout les résidents. Professeur Mendes explique que « pendant les années de crise de 2009 à 2011, le tourisme a été une opportunité d’emploi pour de nombreuses familles grâce à l’hébergement local, ainsi qu’un moteur de croissance économique et de réhabilitation urbaine ». Les Portugais valorisent le tourisme grâce au récit presque rédempteur selon lequel « le tourisme a sauvé les familles de la crise ».

En revanche, comme le souligne le Baromètre du tourisme, les Portugais estiment que les habitants sont les derniers à profiter de la richesse générée par le tourisme. Aux yeux de plus de la moitié des personnes interrogées, les profits du tourisme vont surtout aux grandes entreprises alors que les habitants, eux, n’en perçoivent qu’une part minimale, en particulier pour le logement, où les retombées se font à peine sentir. 

Professeur Mendes note qu’« une grande partie des recettes revient aux groupes économiques comme les grands sièges d’hôtels ou encore aux fonds d’investissement et aux sociétés de gestion immobilière, et ne profite pas à la ville ou à la communauté ». Il observe que « même la taxe touristique (960 millions d’euros par an), qui pourrait être utilisée pour créer du logement, ne va pas dans l’habitation : elle reste dans le secteur du tourisme, créant un effet boule de neige ». Son analyse est claire : « On ne s’occupe pas suffisamment des externalités négatives. » 

Lisbonne prospère, mais cela n’est pas toujours le cas pour ceux qui y vivent. « C’est un équilibre très fragile; les gens sont conscients que le tourisme contribue au coût de la vie, à la destruction du commerce local et à l’augmentation des prix des maisons, en détournant beaucoup de logements vers l’hébergement touristique », observe le professeur, avant de conclure : « Il doit y avoir une régulation plus stricte du tourisme. » 90 pour cent des personnes interrogées par l’étude du Baromètre estiment que le tourisme a transformé, beaucoup ou un peu, le quotidien de l’endroit où elles vivent. Les impacts négatifs les plus ressentis concernent en particulier le logement, l’augmentation des prix, les transports et l’accroissement du travail précaire.

Miradouro de Santa Catarina à Lisbonne, lieu où touristes et habitants se mêlent aux musiciens et artistes de rue. Photo prise par Vitor Oliveira, sous la licence CC BY-SA 2.0 via Wikimedia Commons.

Selon le professeur de l’Université de Lisbonne, « les quartiers traditionnels ont fait l’objet d’une grande modernisation dans le secteur de la location et d’une forte libéralisation des loyers.» En effet, Luis Filipe Gonçalves Mendes explique que ces quartiers ont commencé à libérer des logements occupés depuis plusieurs décennies par des Portugais, et que les habitants ont été expulsés et déplacés vers la périphérie de la ville. Il ajoute aussi qu’ils ont « commencé à perdre ces réseaux sociaux de proximité et de voisinage qui existaient depuis plusieurs années ». Il raconte que « certaines personnes vivaient dans le quartier depuis 70 ou 80 ans et ont été déplacées à la fin de leur vie ».  

Les habitants des quartiers de Lisbonne voient disparaître leurs repères, leur mémoire collective et leur identité locale, tandis que l’essence du lieu s’efface sous leurs yeux. Le professeur Mendes, se concentrant sur la zone populaire de l’Alfama, constate avec regret : « Les habitants le disent eux-mêmes : le quartier a perdu son âme. » Il ajoute que « L’Alfama est un quartier qui, dans les années 1980, comptait 20 000 habitants et n’en compte aujourd’hui plus que 900. En 40 ans, il a perdu presque toute sa population : une véritable hémorragie démographique, que ce soit à cause des décès ou des expulsions. L’esprit du lieu disparaît peu à peu, et il ne reste que des “simulations” de ce que le quartier était autrefois. » 

Par ailleurs, le coût de la vie augmente. Les habitants restés dans le quartier se retrouvent vulnérables et peinent à s’approvisionner : le commerce de proximité a été entièrement transformé et remplacé par des boutiques « gourmet » ou des bars et espaces sophistiqués, largement orientés vers une clientèle touristique et ne répondant pas aux besoins des résidents. « Le coût de la vie a augmenté, le commerce a changé, il y a eu une forte gentrification résidentielle et une massification de l’espace public », ajoute-t-il. 

Le phénomène de muséification lié à la touristification transforme des quartiers typiquement portugais, autrefois pleins de vie, en rues mortes, aseptisées et réhabilitées, qui servent désormais de décor aux visiteurs. Le professeur Mendes explique qu’aujourd’hui 60 pour cent des logements de l’Alfama sont destinés à l’hébergement touristique. Dans un quartier où plus de la moitié des logements sont réservés aux visiteurs, il n’y a plus de continuité, plus de stabilité ni de véritable communauté. « Il est devenu rare de voir un enfant jouer dans la rue ou de croiser un habitant du quartier », constate-t-il.  

Lisbonne évolue sur un équilibre précaire, tiraillée entre les bénéfices économiques du tourisme et l’érosion progressive de sa culture et de son charme populaire. La capitale se débat pour réglementer une activité touristique effrénée tout en s’efforçant de préserver son patrimoine culturel. Le professeur Mendes met en garde : « Les habitants cessent de considérer leur quartier comme leur réalité. Ils déplorent que le quartier ne leur appartienne plus et ressentent un profond sentiment d’aliénation et d’étrangeté. Le quartier populaire d’Alfama est en train de perdre son âme. »

Article édité par Catvy Tran.

Image de tête : La Place du Commerce à Lisbonne, symbole emblématique de la ville. Photo prise par Ignacio Pereira, sous licence publique

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