Des influenceurs au cœur du nouveau bouclier démocratique européen
Le 11 novembre 2025, l’Union européenne a lancé son projet de bouclier européen de la démocratie, une stratégie visant à protéger les élections au sein du continent contre les menaces de désinformation, les deepfakes et les ingérences étrangères facilitées par Internet.
Le projet a initialement été présenté par Michael McGrath, commissaire européen à la démocratie, à la justice et à l’État de droit, devant la Commission européenne. Son intervention se fait dans un contexte où les ingérences, notamment russes, se multiplient et gagnent en sophistication, devenant de plus en plus avancées sur le plan technologique. Citons par exemple la victoire de Maia Sandu lors des élections présidentielles moldaves, remportée malgré des tentatives d’ingérences russes, entre achats de votes et campagnes de désinformation. Une victoire d’ailleurs saluée par les chefs d’État français, allemand et polonais, dans un contexte d’« ingérence sans précédent », marqué par l’achat de votes et des campagnes de désinformation menées par la Russie.
En s’intéressant de plus près au projet de l’UE, un point est surprenant : afin de lutter contre la désinformation, la Commission entend mobiliser des influenceurs. Alors qu’ils sont souvent accusés de relayer des infox, ils deviennent ici des acteurs de prévention contre la manipulation en ligne.

Sur Internet, la désinformation s’intensifie et l’Union européenne s’inquiète des campagnes russes de plus en plus sophistiquées, comme le rappellent Dan Poleschuk et Alexander Tanas dans un article de Reuters portant sur les élections moldaves.
De plus, la désinformation se fait de plus en plus virulente, comme en témoigne l’ampleur des inquiétudes des citoyens européens : selon un rapport d’Eurobarometer, 73 pour cent des répondants déclarent être préoccupés par la désinformation en ligne. Cela est en partie dû au fait que, sur des plateformes telles que TikTok ou X, encadrer l’information dans un océan de contenu reste une tâche délicate et complexe, d’autant plus que la vitesse de propagation de contenu ne cesse d’accélérer avec l’IA générative.
L’exemple du deepfake, contenu audiovisuel truqué par l’intelligence artificielle, visant Catherine Connolly, présidente actuelle de l’Irlande, en offre une illustration nette. En effet, une vidéo montée dans un format proche d’un reportage télévisé où elle indique se retirer de la course présidentielle irlandaise a circulé à travers les réseaux sans difficulté, atteignant 30 000 vues avant d’être retirée. Le caractère mensonger du contenu n’a pourtant pas empêché sa diffusion, soulignant ainsi l’enjeu que peut représenter l’utilisation dérisoire de l’IA.
À cela s’ajoute un autre problème : les jeunes se tournent davantage vers les réseaux sociaux pour s’informer, délaissant des médias classiques comme les journaux papier ou les journaux-TV. D’après les données d’Eurobaromètre, 65 pour cent des jeunes de 15 à 24 ans s’informent principalement via les réseaux sociaux, privilégiant des formats plus courts et plus digestibles pour les contenus politiques. Parmi eux, 46 pour cent suivent l’actualité sous forme de publications courtes et textuelles et 41 pour cent via des vidéos courtes, montrant alors une forme de basculement de l’information politique vers des formats rapides et mobiles.
Face à cela, la conclusion paraît évidente pour l’UE : l’Union doit s’aligner sur ce nouveau tempo médiatique et adapter sa communication en se tournant vers les plateformes où circule désormais l’information. De plus, suivant les résultats d’Eurobaromètre, « un peu plus de deux personnes sur dix (22 pour cent) déclarent suivre l’actualité politique de l’UE “la plupart du temps”, tandis que plus de quatre sur dix (44 pour cent) affirment le faire “de temps en temps” ».
Une fracture se trace alors, rendant le fossé entre une Europe réglementée et un espace numérique largement anarchique plus palpable que jamais.
Bruxelles, de son côté, fait passer des lois, des protocoles et des annonces successives, mais simultanément, le deepfake impliquant Catherine Connelly, qui est au moment des faits dans la course présidentielle irlandaise, arrive à totaliser plusieurs milliers de vues avant d’être enlevé. L’ironie de la situation est saisissante : la machine réglementaire européenne tourne, mais reste toujours un cran derrière le flux numérique qui ne cesse d’accélérer, proliférant des informations manipulées et mensongères.
C’est dans ce contexte que s’inscrit l’idée d’intégrer les influenceurs dans la lutte contre la désinformation. Les institutions européennes disposent certes d’une légitimité et d’une expertise en fer, mais lorsque la Commission européenne publie un communiqué, beaucoup ne prennent pas la peine de le lire. Inversement, l’influenceur, lui, parle la langue des plateformes digitales et arrive à atteindre une démographie que peinent à atteindre les institutions.

Pour soutenir cette stratégie, la Commission s’appuie également sur un autre pilier réglementaire déjà en place : le « Digital Service Act » (DSA), ou « Législation sur les services numériques ». Suivant un article publié par la Commission le 22 septembre 2025, le projet se donne pour but principal de créer « un espace digital plus sécurisé », à travers « la réglementation de services en ligne ». Dans le communiqué, il est d’ailleurs noté que la Commission, aux côtés des autorités nationales respectives de l’UE, est garante du bon respect du DSA, afin d’assurer un contrôle efficace des contenus diffusés en ligne.
Dans le cadre du Bouclier de la démocratie européenne, le « Centre européen pour la résilience démocratique » sera aussi créé, tenant pour objectif de réunir au même endroit les connaissances, les moyens et les acteurs institutionnels européens afin de mieux prévoir les attaques informatiques, d’en repérer les premières traces, de coordonner la riposte, mais surtout de rendre les systèmes démocratiques de l’Union moins vulnérables. Ainsi, la mesure cherche à éviter un temps mort en cas d’attaque ou de campagne de désinformation, comme cela a été le cas en Moldavie et en Irlande.
De plus, la mise en vigueur de l’AI Act permet de mieux détecter et étiqueter les contenus générés par l’IA sur les réseaux sociaux. La logique sous-jacente est simple : garantir que le citoyen parvienne à être informé lorsqu’un contenu ayant été généré par l’IA lui est recommandé par l’algorithme. L’enjeu est d’autant plus important dans le cas du contenu politique, car il permet de conserver l’équité du processus électoral tout en offrant aux utilisateurs davantage de clarté sur ce qu’ils voient. Ainsi, cela leur permet de savoir si le contenu qu’ils reçoivent est fiable, plutôt que manipulé.
Les influenceurs mobilisés par le bouclier européen feront partie d’un réseau de communicateurs agissant de manière volontaire pour aider à informer le public sur les lois et les normes attendues par l’Union par rapport à Internet.
Mais en s’intéressant de plus près à l’usage des influenceurs dans cette démarche, on comprend que derrière leur utilisation se cachent des dynamiques de persuasion et de pouvoir sous-jacentes. En effet, ils exercent à travers leur position un pouvoir de persuasion chez les plus jeunes, en partie par la mise en place de liens parasociaux entre créateur et consommateur de contenu, comme l’écrit Nathalie Fleck, professeure de marketing à l’Université Dauphine, dans son article portant sur le pouvoir des influenceurs. À cela s’ajoute le fait que, comme le note Fleck, le public, composé principalement de jeunes utilisateurs, priorise davantage l’usage des réseaux dans la portée de se divertir, plutôt que de s’informer, ce qui peut alors réduire la vigilance critique. Le choix de l’UE est ainsi délicat : l’UE doit savoir gérer entre livrer efficacement un message de prévention grâce à l’utilisation des influenceurs, tout en veillant à ne pas tomber dans une stratégie de promotion institutionnelle, au risque que le public y voie un discours « mis en scène » ou « orienté ».
Prenant cela en considération, l’inclusion des influenceurs dans le Bouclier européen de la démocratie tient-elle toujours la route?
Article édité par Catvy Tran.
Image de tête : Commission européenne le 13 juin 2015. Photo prise par Fred Romero, sous la licence CC BY 2.0.