Les relations France-Vietnam, la « troisième voie » de la désillusion
Lors de la tournée diplomatique d’Emmanuel Macron en mai 2025 dans l’Indo-Pacifique, la coopération française fut présentée comme une alternative, une « troisième voie » aux États de la région, pris en tenaille entre camp américain et camp chinois; deux autres pays contre lesquels le Vietnam fut en guerre dans les années 70.
À la fin du XIXᵉ siècle, l’Indochine française, colonie constituée du Vietnam, du Cambodge et du Laos, est pensée comme une économie d’extraction : mise sous contrôle administratif, fiscalité et monopole sur les matières premières. La première phase d’exploitation coloniale (1897-1914) se concentre sur l’accaparement foncier et l’orientation des infrastructures vers l’export : 182 000 hectares sont saisis au Tonkin dès 1902; 470 000 hectares au Tonkin et en Annam sont détenus par des propriétaires français vers 1915, et environ 2 059 km de voies ferrées sont achevés en 1912.
Ces infrastructures, telles que les rails et les ports, cette administration territoriale et cette économie de plantations et de mines produisirent une mémoire sociale de la dépendance. La défaite française à Diên Biên Phu en mai 1954 précède les Accords de Genève de juillet 1954, qui instaurèrent une ligne de démarcation au 17ᵉ parallèle, dans l’attente d’élections prévues en 1956, et divisèrent provisoirement le pays en deux entités politiques rivales.
Lorsque la France et le Vietnam établirent officiellement des relations diplomatiques en 1973 à la suite des Accords de Paris qui mirent fin à la guerre et rétablirent la paix au Vietnam, « souveraineté » et « autonomie » tracèrent donc une ligne de conduite des plus droites dans l’imaginaire politique vietnamien, et le maintien du dialogue fut moins sentimental que stratégique. Le pays sortait à peine de grandes séquences de guerre, et sa division Nord-Sud transforma chaque contact extérieur en acte lourd de signification.
La relation bilatérale se réactiva alors par des canaux politiquement praticables : langue, formation, échanges culturels, santé, droit, recherche — secteurs délaissés lors de la colonisation, mais dont les résidus matériels et institutionnels servirent de passerelle.
De nos jours, sur le volet linguistique et éducatif, 40 000 élèves apprennent le français au Vietnam, dans un système où l’anglais est obligatoire et où le français se maintient comme langue vivante, notamment via des classes bilingues et des dispositifs de formation d’enseignants, de ressources pédagogiques et de certifications telles que le Diplôme d’Études en Langue Française, le Diplôme Approfondi de Langue Française, le Test de Connaissance du Français ou des diplômes professionnels. Dans le cadre universitaire, environ 7 000 étudiants suivent des formations françaises au Vietnam, et l’offre de formations délocalisées est donnée à près de 90 programmes couvrant sciences, ingénierie, informatique, télécoms, droit, économie-gestion et tourisme.

Dans la recherche, la présence française passe par des organismes comme l’IRD, présent depuis 1995, le CIRAD, l’Institut Pasteur, l’INRIA ou l’IFREMER, ainsi que par des coopérations thématiques allant de la santé à l’environnement et à l’agronomie, avec un volet patrimonial et de sciences humaines structuré par l’EFEO, implémenté à Hanoï et Hô Chi Minh-Ville. Dans le domaine de la santé, la coopération est formalisée par un accord intergouvernemental de 1993, et s’appuie sur des partenariats hospitalo-universitaires, ainsi que des programmes de formation et de recherche médicales. La relation des deux États est aussi territorialisée et démarre en 1989 avec des partenariats entre collectivités, des « Assises » franco-vietnamiennes, et des représentations permanentes françaises, comme Paris Région Expertise à Hanoï, Nouvelle-Aquitaine à Lào Cai ou Val-de-Marne à Yên Bái.
En ce qui concerne la culture, l’Institut français du Vietnam est implanté à Hanoï, Huê, Danang et Hô Chi Minh-Ville, et la coopération inclut arts, patrimoines, et livres avec un programme d’aide à la publication et une présence de médias et d’acteurs audiovisuels français, comme TV5MONDE, France 24 ou Canal+ via K+.
La coopération franco-vietnamienne se construisit comme un empilement d’outils sectoriels. Le choix de ce type de coopération visait à diminuer le risque de conflits et renforça l’ancrage français sans déclencher de réactions de sécurité immédiates, tout en servant les besoins vietnamiens de montée en gamme. Cette coopération devint d’autant plus importante que le Vietnam adopta la doctrine Đổi Mới — résolution n°13 du Parti en mai 1988 — et s’ouvrit graduellement au monde, cherchant des compétences, des règles, des passerelles éducatives et scientifiques, et diversifia ses partenaires sans pour autant vouloir s’aligner durablement.
En mai 2025, lors de la visite d’Emmanuel Macron à Hanoï, des accords totalisant plus de 10 milliards de dollars furent annoncés : une commande de 20 A330neo par VietJet Air, une coopération sur des satellites d’observation, et un projet de terminal à conteneurs associant les entreprises CMA CGM à Saigon Newport. Le même mouvement fut décrit du côté français comme une tentative de profiter d’un Big-Bang réformateur vietnamien pour capter des investissements, notamment dans les infrastructures et le nucléaire.
S’il s’agit là d’une vision de la France comme une « puissance d’équilibre », elle est exagérée : la France reste un partenaire économique secondaire pour le Vietnam. Malgré une augmentation de 60 pour cent du commerce bilatéral entre 2015 et 2024 (8,5 milliards d’euros), elle n’est que le 24e partenaire du Vietnam et seulement le 4e en Europe, derrière les Pays-Bas, l’Allemagne et l’Italie. Respectivement, le Vietnam se situe comme 27e partenaire commercial de la France, son 16e fournisseur, lui exporte beaucoup plus qu’elle n’importe de ses produits se positionnant ainsi comme son 3e déficit, tout en ne représentant que 0,2 pour cent des exportations françaises dans le monde. La France n’obtient par ailleurs aucune faveur particulière face à d’autres concurrents — européens ou asiatiques.

Le Vietnam privilégie une diplomatie flexible, dite du « bambou », qui consiste à multiplier les partenariats sans dépendre d’un seul acteur. Ainsi, la coopération avec la France, bien qu’utile pour des enjeux stratégiques comme la transition énergétique ou la souveraineté en mer de Chine méridionale, ne suffit pas à crédibiliser pleinement l’existence d’une « troisième voie »
Sur le plan culturel, l’influence française s’estompe : moins de 1 pour cent de la population de 100 millions d’habitants parle français — une proportion en recul constant. Pour de nombreux Vietnamiens, la France évoque davantage une histoire du passé et des souffrances coloniales que des perspectives d’avenir.
Certains partenaires en Indo-Pacifique privilégièrent même, par leurs choix de partenariats, des formats où la France n’était pas centrale, voire pas incluse. En septembre 2021, l’Australie conclut un accord avec les États‑Unis et le Royaume‑Uni, mettant fin à un contrat de sous‑marins français d’environ 40 milliards de dollars.
La relation franco-australienne était une porte d’entrée de la France dans l’Indo-Pacifique, dont l’échec commercial pour Paris poussa la France à sécuriser autrement sa présence Indo-Pacifique, notamment via des partenaires d’Asie du Sud-Est comme le Vietnam, privilégiant la diversification de leurs partenariats.
Pour le Vietnam, la bataille d’influence se jouait largement sur le financement d’infrastructures dont le pays manquait cruellement. La France disposait certes d’un appareil financier déjà engagé de 13 milliards d’euros de financements de l’Agence Française de Développement, signés sur la période 2019-2023 dans l’Indo-Pacifique, mais faisait toujours pâle figure face au financement cumulé des projets d’infrastructure japonais dans les pays de l’ASEAN, atteignant 330 milliards de dollars en 2022 — le plus souvent sous la forme de prêts — et 100 milliards pour les projets chinois.
L’alternative française proposée au Vietnam pour échapper au dynamique de blocs en Indo-Pacifique paraît davantage être une ambition diplomatique qu’une réalité économique. Le présent de la « troisième voie » avancé par Emmanuel Macron semble improbable, son avenir incertain. La France semble être chose du passé pour le Vietnam, qui, lors de la visite du ministre français des Armées aux commémorations de Điện Biên Phủ le 7 mai 2024, insistait déjà sur l’esprit de gác lại quá khứ (« laisser le passé de côté »).
Article édité par Catvy Tran.
Image de tête : « World Economic Forum Annual Meeting » par World Economic Forum, sous la licence CC BY-NC-SA 4.0.