Opinion〡Aux États-Unis, le mouvement tradwife transforme un choix personnel en une norme à suivre

Avec 4,9 millions d’abonnés sur Instagram, Nara Smith publie quotidiennement de multiples recettes et astuces en robes à paillettes, en plus d’avoir récemment lancé sa marque Reformation de vêtements rétro inspirés des années 1950. Un nom chargé de sens : évoquant habituellement le renouveau, cette « réforme » prend ici la forme d’un retour en arrière, en parfaite cohérence avec l’esthétique nostalgique et le message traditionaliste que l’on peut y voir. Par ailleurs, Reformation se présente comme une marque éco-responsable, misant sur des matières naturelles et un style « épuré » et « noble », où arborer des vêtements éco-responsables devient une manière de revenir aux sources.

La démarche de la jeune américaine et mère au foyer s’inscrit dans le mouvement « tradwife », qui a le vent dans les voiles à l’heure actuelle. Partant de l’idée d’un retour aux rôles traditionnels des hommes et des femmes, les adeptes du tradwife réservent la place de ces dernières à la sphère domestique polie par un esthétisme rose bonbon. Plusieurs évoquent le pouvoir d’agir des femmes à travers le choix de devenir mère au foyer tandis que d’autres y voient un ressac, voire le recul, de la condition féminine. Que cache ce mouvement aux saveurs conservatrices et religieuses?

Le mouvement tradwife prône un retour au rôle traditionnel de la femme, à la maison. Photo de Marisa Howenstine sous la licence Unsplash.

Les partisans du mouvement tradwife valorisent une séparation des rôles entre les sexes conformément aux « natures » féminines et masculines, c’est-à-dire que la femme est selon eux naturellement dédiée au travail domestique, incluant la charge des enfants, ce qui lui permettrait de se rapprocher de sa féminité perdue avec les idées progressistes modernes. À l’opposé, l’homme demeure le pourvoyeur de la maisonnée, dédié à répondre aux besoins de sa famille en bénéficiant d’un revenu lié à un emploi. L’argument de la « complémentarité » est souvent évoqué pour justifier la séparation des tâches au sein d’un couple vivant selon ces principes. 

Dans ce contexte, retourner aux racines traditionnelles d’un couple hétérosexuel va de pair avec des convictions religieuses. Certaines femmes considérées par certains comme tradwives, telles que Hannah Neeleman de Ballerina Farm, que l’on peut voir assembler des tartes à la citrouille et élever ses enfants à la maison sur sa page Instagram, sont issues d’un milieu religieux conservateur associé à la valorisation d’un retour à la tradition. Cela produit en conséquence la diffusion d’images à caractère évangélique qui apparaissent à première vue inoffensives, mais qui peuvent cacher des logiques d’un système profondément inégalitaire entre l’homme et la femme. Des messages insidieux à travers certaines vidéos de Nara Smith invitent les femmes à « plaire à leur mari en lui cuisinant ses plats préférés ». Ironiquement, elles tirent profit de leur propre idéologie : le partage de leur mode de vie basé sur la dépendance aux hommes via les réseaux sociaux devient une source de revenus pour ces femmes influenceurs. 

Le mouvement est loin d’être homogène. Pour certains, le féminisme moderne est perçu comme une menace à la représentation essentialiste de l’identité féminine, puisqu’il éloignerait les femmes de leurs racines de mères au foyer. Autrement dit, la notion de la femme moderne financièrement indépendante aurait perverti la nature même de la féminité. Des paroles comme « Moins de féministes. Plus de féminité » sont vivement prononcées dans les congrès du mouvement. 

Pour d’autres, le repli sur ledit rôle de femme ménagère est une réaction à l’incertitude du monde ambiant accentuée durant l’isolement de la pandémie de la COVID-19. Les derniers progrès en matière de droits des femmes, notamment sur l’équité salariale et d’opportunités, auraient généré une surcharge mentale et physique auprès des jeunes femmes. Elles sont désormais la cible première de l’antiféminisme numérique, qui promeut en contrepartie une vision idéalisée de la famille nucléaire, véhiculée à travers des images attrayantes d’une vie à la maison. En ce sens, certaines bichonnent une esthétique attrayante et épurée d’une femme au foyer à la vie simple, parfaite et « près de la nature » réitérant qu’une femme épanouie en est une qui a retrouvé son « état naturel » de mère à la maison. Une chose demeure certaine : le mouvement s’inscrit dans une mouvance réactionnaire aux avancées des droits humains des dernières décennies, ciblant avant tout les droits des femmes. 

Derrière ces tendances se cache l’agenda politique d’une droite américaine ultra-conservatrice frustrée de la décadence imminente du pouvoir blanc en Amérique. En effet, les organisations conservatrices comme Turning Point USA ou la fondation Heritage (Projet 2025) mettent de l’avant l’idée du « grand remplacement », le mythe qu’une immigration de masse remplacera les populations occidentales. Au même moment où Donald Trump entreprenait sa mission d’expulsion d’immigrants, l’ancien fondateur de Turning Point USA, Charlie Kirk, proférait des discours encourageant les femmes présentes au Young Women’s Leadership Summit à avoir « au moins un certain nombre d’enfants ».

Boucar Diouf voit un lien clair entre l’incitation au retour au foyer des femmes, surtout encouragée par ces mêmes hommes craignant de voir leur pouvoir affaibli, et le discours anti-immigration des États-Unis. Autrement dit, le mouvement tradwives est en partie une initiative portée par des hommes de l’élite américaine, qui utilisent les femmes comme figures centrales d’une résistance blanche visant à répondre à la peur du grand remplacement.

L’ancien président et fondateur de Turning Point USA, Charlie Kirk, s’adresse à la foule présente au Young Women’s Leadership Summit tenu au Texas en juin 2025. « Charlie Kirk » par Gage Skidmore, sous la licence CC BY-SA 4.0.

Assiste-t-on à une grande vague de libéralisation des femmes qui ont le « pouvoir » de choisir pour elles-mêmes la manière dont elles souhaitent mener leur vie, ou bien à la mainmise du patriarcat refaisant surface? 

On peut certainement y voir le développement d’une idéologie normative accolée aux valeurs traditionalistes véhiculées à travers des images de mères au foyer au semblant de vie parfaite. Là où le bât blesse, c’est précisément le moment où un choix personnel est présenté comme la norme à adopter socialement par les femmes. Les médias sociaux deviennent un canal par lequel il devient facile de dire à ces dernières de s’épanouir à travers leur rôle de mère au foyer. 

C’est là que réside le problème. Lorsque le choix de l’une devient la vertu de l’autre, la notion de liberté s’évapore. Il est impossible de savoir ce qui se cache derrière les arrangements conjugaux de l’une ou de l’autre. Que le choix d’être mère au foyer soit bon ou mauvais n’est pas une question, puisque toutes sortes d’arrangements familiaux sont possibles, mais faire l’apologie en ligne d’un mode de vie traditionaliste proférant que le féminisme moderne va à l’encontre de la nature fondamentale de la femme en est tout autre.  

Article édité par Catvy Tran.

Image de tête : Photo de Venita Oberholster sous la licence CC0 1.0 Universal.

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