DROM: Loin des yeux, loin du coeur

Les DROM (« Départements et Régions d’outre-mer », anciennement « DOM ») n’ont jamais été traités de la même façon que les territoires situés en France métropolitaine. Reliques du passé colonial de la France, le ministère des outre-mer (précédemment le ministère des colonies avant que la Constitution de la 4ème République soit établie) ne semble pas inclure de manière efficace ces territoires dans l’agenda politique français.

De nos jours, les DROM souffrent encore d’inégalités politiques, économiques, et sociales trop importantes, et ils se sentent progressivement abandonnés par un gouvernement éloigné de leurs préoccupations. C’est ce qui transparaît dans le taux d’abstention aux élections politiques. Les habitants des territoires d’outre-mer ne se sentent pas concernés par une gouvernance souvent jugée trop orientée vers la métropole. Et à raison, en un sens. Il suffit de comparer des mesures comme le PIB par habitant ou l’espérance de vie pour s’en rendre compte.

Sur le plan économique, les DROM sont souvent plus riches que leurs voisins (Mayotte et les Comores, Guyane et Suriname etc.). Mais la richesse (modeste) des DROM est issue largement de leur lien avec la France métropolitaine : 50 à 60% des échanges extérieurs des DROM se font avec la métropole. L’économie des DROM est globalement limitée à l’exportation de ressources premières issues de l’agriculture, et aux revenus issus du tourisme. Même si les DROM constituent de larges territoires maritimes qui permettent une activité de pêche industrielle florissante et disposent de potentielles sources de pétrole, les profits générés par ces territoires reviennent systématiquement soit au gouvernement, soit aux larges entreprises qui les exploitent. L’économie des DROM est donc limitée, puisque ancrée dans une structure économique ancienne et peu diversifiée, basée sur l’agriculture et le tourisme.

Certaines statistiques illustrent les fortes inégalités entre les DROM et la France métropolitaine. En comparant le PIB par habitant, on s’aperçoit qu’en moyenne, les habitants des DROM sont 33% moins riches (de 40 000€ annuels à Saint-Pierre et Miquelon jusqu’à 9 220€ à Mayotte) que les français métropolitains. De ce fait, le gouvernement français a diminué le seuil de pauvreté à 600€ par mois dans les DROM, contre 1000€ en France. Cette écart est non seulement du à une faible économie, mais aussi au grand taux de chômage qui l’accompagne. Dans les six DROM (Mayotte, Guadeloupe, Guyane, Martinique, La Réunion, et Saint-Pierre et Miquelon), le taux de chômage moyen est évalué à 22,8% et les jeunes de 15 à 24 ans souffrent d’un taux de record de 59% de chômage! Le rapport « Égalité Réelle Outre-Mer », présenté à l’Assemblé Nationale par Victorin Lurel (président du conseil régional de la Guadeloupe) en 2016, met en avant des statistiques troublantes, comme par exemple le pourcentage de réussite au bac, le taux d’analphabétisme, le taux de mortalité infantile etc., qui démontrent les dysfonctionnements des services publics sur ces territoires oubliés. 

La présence de bidonville à Mayotte est une réalité des DROM particulièrement pertubante. Sur cette image, un glissement de terrain en janvier 2018 tua cinq personnes.

En théorie, un tel manque de développement économique et social devrait témoigner d’un manque d’investissements de la part du gouvernement français. Cela n’est pas tout à fait le cas. Le gouvernement français investit de grandes sommes chaque année dans les DROM, surtout à travers le ministère des outre-mer dont le budget a atteint 2 milliards d’euros en 2018, une hausse de 4,4% comparé à 2017. Mais, cette argent est utilisé de façon inadaptée, il ne permet pas de répondre aux réels besoins des populations locales. Par exemple, le gouvernement a inauguré en 2015 un musée sur l’esclavage à Pointe-à-Pitre qui n’accueille que 150 000 visiteurs par an et qui aura coûté plus de 83 millions d’euros au total. Mis à part le domaine de la construction en Guadeloupe, les acteurs locaux sont exaspérés par ce genre de plans d’investissement. En Guyane, c’est la construction d’une mine d’or privé qui pose problème. Les subventions de l’Etat accordées à ce projet s’élèvent à 420 millions d’euros. Si cet investissement majeur a été justifié par le fait que la mine offrirait 750 nouveaux emplois, les profits seront privés et la Guyane n’en bénéficiera que très peu, surtout lorsque l’on prend en compte les dégâts écologiques.

Centre Caribéen d’expressions et de mémoire de la traite et de l’esclavage (Mémorial ACTe), à Pointe-à-Pitre, qui a coûté plus de 84 millions d’euros.

En résulte une scène politique dans les DROM fréquemment occupée par des manifestations et des grèves qui débouchent parfois sur des conflits violents, comme en témoigne l’Opération « île morte » (manifestations et grèves générales) à Mayotte début 2018. De la même façon, en France métropolitaine, on se préoccupe peu des thématiques propres aux DROM, sauf quand la situation dégénère à la suite de mouvements de contestation. Il faut alors informer et sensibiliser les métropolitains aux problèmes qui touchent leurs compatriotes d’outre-mer, en espérant qu’une empathie nationale créerait des pressions sur le gouvernement et ainsi un réajustement de la politique française d’outre-mer, jusque là inefficace.

Si tous les DROM sont sujets à des politiques inadaptées, c’est à Mayotte que les inégalités sont les plus profondes. Mayotte est de loin le département français le plus pauvre. Il souffre notamment de violences sociales et d’une crise migratoire très importante: elle est le plus petit département des DROM mais l’île vit depuis plusieurs années une crise migratoire majeure en provenance des Comores. Cet influx de migrants contribue à une hausse démographique prématurée (la population a doublé entre 1997 et 2017, atteignant 260 000 habitants aujourd’hui) et les services publics ont du mal à suivre. Cette population extrêmement jeune (la moitié de la population de Mayotte a moins de 17 ans), est donc touchée par de grandes lacunes scolaires et un fort taux de chômage. Conséquemment, la population mahoraise souffre d’un grand taux de délinquance et d’une surpopulation des écoles. C’est sur cette base de contestation que s’est construite l’opération « île morte » au début de l’année 2018. Après une série d’épisodes violents dans les écoles en janvier, lors desquels de nombreux élèves ont été blessés, les manifestations se sont propagés sur l’île, bloquant la circulation. Le 5 mars 2018, le mouvement est rejoint par les 17 maires de l’île qui déclarent à l’unanimité une grève générale à Mayotte. A travers cette vague de contestations, les manifestants expriment un sentiment d’abandon et réclament plus d’investissements de la part de Paris. Bien que le gouvernement d’Emmanuel Macron ait répondu rapidement, promettant le développement d’infrastructures sociales et la création d’emplois, peu de choses ont été faites depuis. Cette colère des mahorais n’est pas propre à l’île, elle est le symptôme d’un problème commun à tous les DROM.

En 2017, la victoire de Jean-Luc Mélenchon aux primaires dans cinq des six DROM témoigne d’un « dégagisme » des politiques habituelles qui semble plus fort qu’en France métropolitaine. Le sentiment d’abandon des français d’outre-mer transparaît dans les taux records d’abstention lors des élections présidentielles. En 2017, l’abstention en outre-mer était de 46,4%, tandis qu’à l’échelle nationale, elle n’était que de 26% (en comptant les DROM qui augmentent le taux national). En 2012, le taux d’abstention dans les DROM était d’à peu près 38%. Non seulement cette tendance alarment d’une grande apathie politique, mais également de l’accélération fulgurante de ce sentiment.

Si le peuple métropolitain était plus conscient de telles inégalités, et imposait donc plus de pression sur le gouvernement, comment la situation des DROM évoluerait-elle ? Comment se fait-il que les conditions parfois déplorables des DROM soient invisibles aux yeux de la métropole ? Peut-on imaginer que l’on ferme les yeux sur un taux de chômage chez les jeunes de 59%  comme on le fait pour les DROM, si ces chiffres étaient atteints en France métropolitaine? Idem pour le taux de criminalité.

Il est nécessaire de remettre les DROM sur la carte de France et sensibiliser la métropole aux crises profondes que vivent leurs compatriotes. Le ministère des outremers, vestige du passé colonial, ne semble pas remplir sa mission de répondre aux besoins de ces français. Des investissements dans des secteurs clés pourraient potentiellement stabiliser les politiques et développer l’économie des territoires d’outre-mer, mais tant que le gouvernement ne prend pas la peine d’accorder aux DROM une position prioritaire dans son agenda politique, ces territoires oubliés se distancieront de plus en plus de la gouvernance française.

 

Edited by Lou Bianchi