Afghanistan: Un Accord Improbable Entre les Américains et Talibans

Parmi les nombreux changements survenus dans les politiques étrangères des États-Unis depuis le début de l’administration Trump, on constate l’immuabilité de l’engagement militaire des États-Unis en Afghanistan. Bien que le président Barack Obama souhaitait mettre fin à la présence américaine en Afghanistan, l’émergence de l’État islamique et la faiblesse des forces afghanes rendaient la sécurité du pays « très fragile » et un retrait des troupes américaines s’annonçait bien trop risqué. Or, ces derniers mois on a assisté à un revirement soudain dans la politique des États-Unis. En décembre 2018, le Pentagone a annoncé son projet de retirer jusqu’à la moitié des quelques 14 000 troupes stationnées en Afghanistan. Cette déclaration survient juste après l’annonce surprise de Donald Trump de retirer les forces militaires américaines de la Syrie, une décision qui a provoqué la stupeur dans son propre camp.

À ce jour, les discussions en cours entre les Américains et les talibans sont d’une ampleur inédite. Dix-sept ans après l’entrée des Américains en Afghanistan en 2001, les premières négociations concrètes ont débuté en juillet 2018, lorsque des émissaires américains ont rencontré les talibans à Doha, au Qatar. Selon Karim Pakzad, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques de Paris, « les talibans, qui étaient considérés comme des terroristes, sont maintenant devenus un mouvement respectable reconnu sur l’échiquier politique. » Le mollah Baradar, ex-cible des États-Unis et chef du bureau politique des talibans, dirige désormais les discussions avec l’émissaire américain Zalmay Khalilzad.

Le diplomate américain Zalmay Khalilzad parle lors de l’inauguration d’un lycée à Kaboul en 2011.

« Nous ne négocions pas avec les terroristes » est une ligne omniprésente dans la rhétorique du gouvernement américain. Or, les talibans afghans ne sont plus perçus comme un groupe terroriste par les États-Unis, mais comme un groupe « d’insurgés armés » qui contrôlent de vastes étendues de territoire et aspirent à gouverner le pays. La vraie raison pour laquelle les talibans afghans ne figurent pas sur la liste concerne davantage des considérations politiques plutôt que de savoir s’ils répondent ou non aux critères légaux les désignant comme terroristes. Pour être désigné comme organisation terroriste étrangère par le Département d’État américain, un groupe étranger doit s’engager dans le terrorisme et menacer la sécurité de ressortissants américains ou la sécurité nationale des États-Unis. Les talibans afghans répondent aux deux critères. Le facteur dissuasif à une appellation de ce groupe comme terroriste consiste en la crainte que l’application de cette étiquette ne restreigne les contacts diplomatiques avec les talibans, rendant les pourparlers de paix plus difficiles. Selon James Dobbins, ancien représentant spécial des États-Unis pour l’Afghanistan et le Pakistan, « la question est de savoir si [la désignation] servirait ou non les objectifs des gouvernements américain et afghan. »

Le projet d’accord entre les Américains et les talibans contient deux points majeurs. Le retrait des troupes américaines est l’exigence première des talibans. En échange de cet engagement, ils assurent qu’ils couperont tout lien avec les groupes terroristes internationaux et que le pays ne servira pas de base arrière pour la préparation d’attentats contre des pays étrangers comme ce fut le cas avec les attaques contre le World Trade Center et le Pentagone aux États-Unis en septembre 2001. Les conditions précises de l’accord n’ont pas encore été définies. La réconciliation politique signifiera-t-elle un accord de partage du pouvoir entre le gouvernement afghan et les talibans? Les forces afghanes qui ont énormément souffert aux mains des talibans seront-elles invitées à se battre à leurs côtés? Qu’est-ce que le gouvernement devra concéder pour que la paix règne dans le pays? Les réponses à ces questions restent obscures pour l’instant.

La seule chose qui paraît certaine est que l’arrivée des talibans au pouvoir aurait des implications sociales majeures. Lorsque le régime de l’Émirat Islamique d’Afghanistan fut établi en 1996, les talibans ont gouverné le pays selon une interprétation radicale de la Sharia jusqu’en 2001. Bien qu’il y ait une apparente distinction entre les talibans des années 1990 et les néo-talibans actuels, qualifiés par les États-Unis de « talibans modérés », ces derniers conservent généralement une position extrémiste sur un nombre de questions sociales et religieuses. La frange modérée des talibans ne soutient pas le jihad international et s’engage à ne pas s’attaquer aux forces américaines. Or, il semble que leurs positions sur le droit des femmes, la scolarisation des filles, l’application de la loi divine, ou l’influence talibane sur la justice afghane soient trop souvent négligées. Bien qu’une évolution puisse être envisagée, les femmes afghanes craignent aujourd’hui de voir leurs droits érodés si les négociateurs cherchent à conclure une trêve hâtive avec les talibans.

Des femmes afghanes vêtues de burqa dans l’ouest de l’Afghanistan, en 2009.

En février 2019, 700 femmes afghanes se sont rassemblées pour faire entendre leurs voix lors d’une conférence à Kabul. « Nous voulons la paix, mais nous ne voulons pas perdre nos acquis », a déclaré Aqilla Mustafavi, 25 ans. D’autres femmes, comme Nargiss Qurbani, sont opposées à de simples discussions avec les talibans. « Vous devriez mettre les assassins en prison et ne pas faire la paix avec eux », a-t-elle déclaré après avoir dénoncé les talibans d’avoir tué son mari en 1997 et blessé son fils, un soldat. Les femmes afghanes, largement exclues des pourparlers, ont également réclamé un siège à la table des négociations si des discussions directes ont lieu avec le gouvernement afghan. Celui-ci, appelé illégitime par les talibans, ne fait pas partie du projet de paix avec les Américains.

Au-delà des implications d’un gouvernement dirigé par les talibans, les Américains devront s’assurer que les engagements pris par les talibans seront bel et bien respectés. « Nous avons une ébauche du cadre qui doit être précisé avant de devenir un accord », a déclaré Mr. Khalilzad, le représentant spécial américain pour l’Afghanistan. « Les talibans se sont engagés, à notre satisfaction, à faire le nécessaire pour empêcher l’Afghanistan de devenir une plate-forme pour des groupes ou des individus terroristes internationaux. » Le fait que les États-Unis soient prêts à faire plus de concessions aux talibans afin de mettre fin à la guerre pourrait être un mauvais présage. Si l’accord avec les talibans est conclu par défaut par les États-Unis pour pouvoir s’échapper du terrain afghan, l’insécurité du pays augmentera, ainsi que les chances que l’Afghanistan retombe sur la pente de l’Islamisme radical. La défaite ultime pour les États-Unis serait un retour aux années où l’Afghanistan était le sanctuaire du jihadisme international.

 

Edited by Charles Lepage