Agressions Sexuelles: Le Passe-Droit de l’Armée Américaine

Diplômée de la Harvard’s John. F Kennedy School of Government, Martha McSally, 52 ans, cumule les exploits tant sur la scène militaire que politique. Première femme pilote de combat de l’histoire de l’armée américaine et première chef d’escadrille, elle quitte l’armée en tant que colonel en 2010 après 26 ans sous les drapeaux. Elle débute sa carrière politique en 2012, et servira 4 ans à la chambre des représentants (2015-2018). Nommée par Doug Ducey, gouverneur de l’Arizona, pour devenir la successeur de John McCain décédé en août 2018, elle marque à nouveau l’histoire en devenant la première femme du Parti Républicain à représenter l’Arizona au Sénat.

Tout au long de sa carrière politique elle a souvent fait part de ses prestigieux états de service. Mais, le 6 mars dernier, c’est sous un nouveau jour qu’elle a témoigné de son expérience au sein de l’armée américaine. Interrogée par la commission de la défense du Sénat et manifestement très émue, elle a raconté avoir été « pourchassée et violée par un officier supérieur ». Elle a également affirmé ne pas avoir rapporté son agression par manque de confiance envers le système.

Martha McSally, actuelle sénatrice de l’Arizona. US House Of Representatives

Loin d’être un cas isolé, ce témoignage poignant soulève un véritable problème ancré dans une institution pourtant souvent mise sur un piédestal. Afin de comprendre l’ampleur de la situation, les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 2016, le Ministère de la Défense (DoD) estimait que 4900 soldats en service avaient subi une agression sexuelle. Les victimes étant souvent agressées plus d’une fois, le nombre total d’agressions s’élèverait jusqu’à 41 000 pour l’année 2016 seulement. Bien que l’on puisse être amené à penser que ce problème ne concerne que les femmes, le Pentagone estime qu’avec 38 victimes par jour, les hommes représentent la moitié des victimes d’abus sexuels au sein de l’armée. Malgré ces chiffres très élevés et constants depuis 2010, la vaste majorité des cas demeurent non rapportés : toujours selon le DoD, plus de 8 victimes sur 10 n’auraient pas reporté leur agression en 2016. On en vient donc à se demander comment et pourquoi tant d’actes odieux peuvent survenir au cœur d’une institution qui prône pourtant le respect, l’honneur, et l’intégrité.

Tout d’abord, l’armée est un établissement qui repose sur la peur et la domination. L’usage de la violence, notamment sexuelle, peut donc servir à asseoir son pouvoir dans un cadre où se faire respecter semble nécessaire. Il s’agit également d’une institution où les états d’âmes n’ont pas lieu d’être. Les victimes préfèrent alors souffrir en silence, car montrer le moindre signe de déstabilisation morale et/ou physique serait perçu comme un signe de faiblesse. De plus la proximité constante offre une opportunité indéniable aux agresseurs : souvent les victimes ne peuvent se rappeler des détails de leur agression, mais peuvent facilement se remémorer l’aisance avec laquelle elle a été orchestrée.

Certes, le viol et plus largement les crimes sexuels sont un problème qui ne se limite pas à l’armée américaine, mais au fil du temps, certaines conditions ont été établies pour favoriser, ou du moins permettre, la prolifération de ce type d’abus de pouvoir. En effet, la manière dont le système américain est construit diffère d’autres systèmes militaires à l’international. Aux États-Unis, si l’agression a lieu au sein de l’armée elle n’est pas considérée comme un crime à proprement parler mais plutôt comme une infraction au code de bonne conduite. L’intégralité de la procédure, de l’enquête au procès, sera alors traitée à l’interne et ainsi soumise au bon-vouloir de la chaîne de commande. Afin d’éviter les formalités administratives et le risque de perdre des hommes, il est souvent dans l’intérêt de la direction de ne pas donner suite aux procédures. Les victimes qui tenteraient de rapporter les violences subies se voient donc traitées de menteuses et courent le risque de se faire renvoyer de l’armée sous prétexte de « troubles de la personnalité ». Les survivants se voient ainsi totalement abandonnés par le système qui protège les agresseurs au détriment des victimes. Il est également important de noter que les hommes doivent faire face à des difficultés supplémentaires lorsqu’ils tentent de rapporter leurs agressions. En effet, bien que la politique discriminatoire « don’t ask, don’t tell » qui interdisait aux gays, lesbiennes, et bisexuels de servir ouvertement leur pays ait été abolie en 2011, les répercussions continuent à se faire ressentir. La discrimination à leur égard étant toujours présente, un homme impliqué dans une relation homosexuelle, même si cette dernière était non consentante, risque d’en pâtir.  

C’est pourquoi tant d’hommes et de femmes, aussi courageux-soient-ils, préfèrent endurer leur douleur et laisser ces actes impunis, plutôt que de se tourner vers un système pourtant censé les défendre. La si mauvaise gestion de ce genre d’affaire peut entraîner des conséquences dévastatrices sur les survivants. Martha McSally a déclaré lors de son témoignage que « comme beaucoup de victimes, j’ai eu l’impression que le système me violait une nouvelle fois ». Forcées de côtoyer leurs agresseurs au quotidien sans système de soutien ni moyen de démissionner, beaucoup sombrent dans la dépression et l’alcool. De plus, les répercussions s’étendent au delà des effets à court terme et les victimes continuent de souffrir des années plus tard de troubles de stress post-traumatique (TSPT), dont le taux s’avère particulièrement élevé chez les victimes de viol.

Campagne « I AM strong » lancée par l’armée américaine pour prévenir les abus sexuels. US army graphic

Les agressions sexuelles au sein de l’armée ne constituent pas un phénomène nouveau. Plusieurs mesures ont été instaurées pour lutter contre cette véritable épidémie. Un groupe de survivants a mis en place une plateforme, My Duty to Speak, pour libérer la parole des victimes et sensibiliser l’ensemble de la population civile et militaire. L’armée a également lancé la campagne « I. A.M. STRONG (Intervene. Act. Motivate.) » pour prévenir les agressions et le harcèlement sexuel avant même qu’ils ne surviennent. Grâce à de telles initiatives et aux diverses lois établies lors de la dernière décennie, une certaine forme de progrès a en effet été achevée. De plus en plus de victimes se manifestent pour démystifier cette triste réalité et les prédateurs sexuels sont de plus en plus tenus pour responsables.

Néanmoins, l’éradication de ce problème ne sera pas atteinte tant que les abus sexuels demeureront institutionnalisés au sein de l’armée plutôt que rapportés à un établissement juridique tierce. Du fait que l’ordre et la discipline soient essentiels au bon fonctionnement d’une armée, les commandants restent donc, pour le moment, en charge du traitement des plaintes sexuelles. Un tel changement systémique, bien que nécessaire, reste assujetti à de nombreux débats chez les législateurs américains, certains desquels ont eux-mêmes dû démissionner, ou ont fait face à de nombreuses critiques dans leurs manières d’aborder les plaintes pour harcèlement sexuel. Bien que le maintien de la discipline se doit d’être traité en interne, la lutte contre la criminalité relève du domaine judiciaire et aucun laissez-passer ne devrait être accordé. Ainsi, malgré les progrès récents, un long chemin reste à parcourir pour protéger les hommes et femmes prêts à sacrifier leur vie pour défendre leur pays.

Edited by Charles Lepage

Advertisement