Au Japon, le sanctuaire Yasukuni entre patriotisme et négationnisme
« Dans l’histoire de l’humanité, peu de peuples ont édifié un sanctuaire pour glorifier les vaincus d’une guerre agressive », affirme Bu Ping (1), historien des relations sino-japonaises. Depuis son officialisation en 1879, le sanctuaire Yasukuni Jinja agit comme un totem pour l’État moderne japonais. Il fut initialement érigé sous le nom de Tokyo Shōkonsha (ou sanctuaire de l’invocation des âmes) en 1869 par décret impérial, pour rendre hommage aux personnes mortes pour l’Empereur Meiji au sortir de la guerre civile du Boshin (1868-1869). Celle-ci opposait les forces du shogunat Tokugawa à une coalition de nobles et de samouraïs, partisans de la modernisation et de la restauration impériale, après l’ouverture du Japon en 1854. Avec le temps, ce lieu est devenu un instrument de légitimation de la guerre impériale, où se mêlent mémoire nationale, sacre religieux et idéologie militaire, aux fondations d’une architecture rituelle codifiée par l’État.
Sous l’ère Meiji (1868-1912), alors que le Japon amorce sa modernisation et sa centralisation politique, le sanctuaire se voit investi par le pouvoir impérial d’une fonction civique essentielle : le culte des esprits des soldats morts au combat, appelés eirei. Il devient le vecteur d’un patriotisme encadré, structuré par le shinto d’État (ou kokka shintō), une institution religieuse officielle mettant en avant la pureté des coutumes nationales japonaises, antérieures à l’arrivée des croyances étrangères comme le christianisme.
Dans les premières décennies de l’ère Meiji, les cérémonies du sanctuaire combinent des éléments du shinto et des rituels militaires : défilés de troupes, offrandes de nourriture, musique impériale et lectures d’édits. Chaque célébration se terminait par un banquet d’État où les officiers rappelaient la mission divine du Japon : unifier les peuples de l’Asie sous la guidance morale et spirituelle de l’Empereur (2). À travers ces rituels, la mort pour l’Empereur était intégrée dans le discours national et devenait ainsi une condition de la paix intérieure et de la prospérité de l’empire. Dès la guerre sino-japonaise de 1894-1895, les cérémonies de commémoration attirèrent des milliers de participants, dont les représentants du gouvernement, des officiers de haut rang et des familles de soldats. L’Empereur envoyait parfois lui-même des offrandes et des messages de félicitations.
En 1904-1905, durant la guerre russo-japonaise, l’État finançait intégralement les cérémonies et les infrastructures, et dans son rapport publié en 1907 intitulé « Recommandations pour l’élévation de l’esprit national », le ministère de l’Armée préconisait d’envoyer des délégations d’élèves au sanctuaire afin que ces derniers contemplent le sacrifice à la guerre de leurs aînés (3). Les soldats morts au front étaient inscrits dans le registre du sanctuaire, devenant des esprits protecteurs du pays. Ce système entretenait un cycle vertueux du sacrifice : mourir pour la patrie signifiait accéder à la divinité, et devenir divin encourageait les vivants à se battre. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, ce sont plus de 2,4 millions de morts qui y sont recensées.

À côté du premier sanctuaire, se dresse le musée Yūshūkan, renforcé et rénové dans les années 1980, afin de présenter les conflits du XXᵉ siècle comme des campagnes de libération de l’Asie du joug colonial occidental, effaçant par la même occasion les violences commises par l’armée japonaise en Chine, en Corée ou dans le Sud-Est asiatique. Le récit est apologétique et se fonde sur une lecture sélective de l’histoire, au risque d’alimenter un révisionnisme culturel dénoncé au sein même de la société japonaise.
Le sanctuaire a été conçu comme un autel civique où l’on célèbre non seulement les morts mais aussi l’idéologie qui a conduit à leur mort. De fait, en assimilant le sacrifice militaire à un acte de foi pour l’Empereur, Yasukuni devient un levier fondamental de la propagande impériale, particulièrement renforcé à partir de 1940 lors des célébrations du 2600ᵉ anniversaire de la fondation du Japon.
Le département d’État américain, responsable de la conduite de la politique étrangère des États-Unis et de la gestion des relations diplomatiques, voit en 1944 — en plein affrontement avec le Japon lors de la Seconde Guerre mondiale — le shinto comme une expression du nationalisme plus que comme une religion. Il recommande alors de fermer ou de surveiller les sanctuaires militaristes tels que Yasukuni et de démanteler le shinto d’État. À la suite de la défaite du Japon, l’occupation américaine (1945-1952) imposa un modèle strict de sécularisation impérialiste : la mesure la plus emblématique fut la Directive Shinto adoptée le 15 décembre 1945. Ce texte abolit le financement public des sanctuaires, interdit les rituels impériaux dans les écoles et les administrations, supprime les cours de morale impériale et retire le caractère divin de l’empereur. Bien que la mise en œuvre se heurte à une forte résistance japonaise, ses transformations furent profondes : plus de 120 000 enseignants quittèrent le système scolaire; la chaire d’études shintoïstes de l’université impériale de Tokyo fut supprimée; le shinto fut officiellement relégué à la sphère privée comme imposé par les articles 20 et 89 de la Constitution de 1947, et Yasukuni fut reclassé comme entité religieuse indépendante.
Pourtant, le sanctuaire désormais classé comme établissement religieux privé continue de jouer un rôle clair dans l’espace public japonais. En 1959, des criminels de classes B et C furent discrètement inclus dans le registre des âmes du sanctuaire, suivis, en 1978, par quatorze criminels de classe A. Ces catégories, établies par les Alliés après la Seconde Guerre mondiale, pour classer les responsabilités des dirigeants et des militaires japonais dans leurs actions durant le conflit, ne reflètent pas une hiérarchie de gravité : la classe A concerne les crimes contre la paix et inclut principalement des décideurs politiques et militaires de haut rang; les classes B et C correspondent respectivement aux crimes de guerre traditionnels et aux crimes contre l’humanité. Quand bien même, voilà les condamnés sanctuarisés dans un lieu historique du Japon.
L’empereur Hirohito, choqué, cessa toute visite au sanctuaire en 1988. Cette décision du grand prêtre Shinto Matsudaira Nagayoshi d’inclure de telles personnalités aux noms des défunts du sanctuaire fut perçue comme une réhabilitation implicite du militarisme. Ce geste révèle un profond décalage entre l’image démocratique que le Japon cherche à projeter à l’international et l’inertie idéologique impériale toujours à l’œuvre dans ses institutions symboliques. Le choix délibéré d’honorer des figures comme Hideki Tōjō, premier ministre derrière l’attaque de Pearl Harbor en 1944, au même titre que de simples soldats anonymes, tend à subtilement effacer l’ampleur des actes criminels commis, voire les excuser au nom de la sacralité du sacrifice impérial, pour mieux lisser le récit historique.
Les visites officielles à Yasukuni sont un signal identitaire, et le lien entre mémoire révisionniste et stratégie politique n’est rendu que plus visible. Le sanctuaire est par conséquent mobilisé par les élites du Parti libéral-démocrate, dont la conception du Japon est fondée sur la fierté nationale, la continuité impériale et le refus de la repentance. Ce prisme conservateur japonais n’admet pas la reconnaissance des crimes de guerre, perçue comme une humiliation imposée par les puissances alliées de la Seconde Guerre mondiale. Cette dynamique est alimentée par les réseaux de droite dure comme Nippon Kaigi, très actifs au sein du Parti libéral-démocrate, considérant Yasukuni comme un bastion sacré de la souveraineté culturelle japonaise.
Mais des clivages internes traversent la société japonaise dans ses dimensions religieuses, civiques et partisanes. Le 15 août de chaque année, l’anniversaire de la défaite du Japon en 1945, des centaines de Japonais se rassemblent et protestent contre les visites ou les offrandes de politiciens japonais. De plus, le 30 septembre 2005, les juges de la Haute Cour d’Osaka ont statué que les visites de l’ex–Premier ministre Junichiro Koizumi (2001-2006) à Yasukuni avaient violé la Constitution. En effet, le malaise institutionnel est profond : imposer un tel récit impérial revient d’autre part à ignorer les requêtes des familles coréennes, souhaitant voir les noms de leurs proches retirés du registre du sanctuaire, où ils y avaient été inscrits sans leur consentement.

De plus, la rupture inattendue le 10 octobre 2025 entre le Parti libéral-démocrate et le Kōmeitō, partenaire centriste et membre de cette coalition vieille de 26 ans, signale l’agrandissement de cette fracture de la société japonaise. L’attachement public de certains membres du Parti libéral-démocrate à Yasukuni et leur refus de repentance historique rendent politiquement impossible le maintien du Kōmeitō, parti bouddhiste pacifiste, au sein de la coalition.
C’est dans ce climat de crispation que la nomination, le 21 octobre 2025, de la présidente du Parti libéral-démocrate Sanae Takaichi au poste de première ministre prend un relief particulier. Son discours révisionniste est assumé, son opposition à toute excuse sur les exactions passées du Japon impérial infléchissable, de même que ses multiples visites à Yasukuni avant sa nomination.
Le virage conservateur qu’a pris le Japon s’inscrit dans un contexte régional tendu, où les visites à Yasukuni par les membres du gouvernement continuent de provoquer des protestations diplomatiques en Chine et en Corée du Sud. Dans ce contexte, le sanctuaire ne peut être perçu comme un espace de deuil universel : honorer les criminels revient à pardonner leurs actes pendant la guerre, l’incorporation de personnes dans le registre du sanctuaire est dénoncée tant par une partie de la population japonaise refusant la sacralisation de criminels, que par des groupes civiques de soutien aux victimes de la domination coloniale japonaise en Chine et en Corée.
Le sanctuaire nie, par son fonctionnement actuel même, toute forme de pluralisme mémoriel. En tant que tel, Yasukuni constitue donc moins un lieu de mémoire qu’un centre de ritualisation d’un passé glorieux, toujours habité par l’idéologie qui l’a vu naître, et dont les fractures historiques continuent aujourd’hui d’alimenter les tensions internes et externes du Japon.
Les contradictions non résolues entre démocratie pacifiste et nostalgie impériale s’y cristallisent; le devoir de mémoire et le refoulement stratégique, aux dépens des relations diplomatiques, s’y affrontent sans relâche. Yasukuni a traversé les âges et les guerres, mais semble désormais se perdre au cœur d’un champ de bataille idéologique éprouvant le devoir de mémoire du Japon.
Article édité par Camille Tavitian.
Image de tête: Des élèves de l’école primaire de Gakushūin en visite au sanctuaire Yasukuni (au premier rang figurent les princes Harunori et Akinori de la maison impériale de Kaya. Par Unknown author – 『靖國神社臨時大祭記念寫真帖 : 昭和十三年十月』(靖國神社臨時大祭委員、昭和13年10月(Oct. 1938), sous la licence Public Domain Mark.