Bad Bunny devient la voix de la résistance portoricaine dans une Amérique divisée
« Nous ne sommes pas des sauvages. Nous ne sommes pas des animaux. Nous sommes des humains et nous sommes Américains. »
Telles ont été les paroles prononcées par Benito Antonio Martínez Ocasio, plus connu sous son nom d’artiste, Bad Bunny, lors de la dernière cérémonie des Grammy. Dénonçant les actions de l’Agence fédérale de contrôle de l’immigration (ICE), son discours a suscité plusieurs réactions sur les réseaux sociaux.
Le choix du chanteur portoricain comme artiste de la mi-temps du Super Bowl 2026 a fait couler beaucoup d’encre au sein des milieux conservateurs américains. Figure engagée de la scène musicale latino, Bad Bunny défend ouvertement la pleine reconnaissance des droits des Portoricains et utilise sa musique, notamment l’album DeBÍ TiRAR MáS FOToS, pour dénoncer le colonialisme américain selon l’analyse d’universitaires.
Comme Billie Eilish, Tyler, The Creator et Lady Gaga, l’artiste engagé choisit de prendre publiquement position face aux politiques migratoires de Donald Trump, notamment en amorçant son discours de remerciement lors des Grammy Awards par « ICE Out! ».
Qu’est-il possible de déduire des prises de position des célébrités? Est-ce qu’un réel mouvement social au sein de la société civile peut en découler par la suite? Je me suis entretenue avec Pascal Leblanc, spécialiste de la musique et du cinéma et journaliste aux Arts de La Presse, lors d’une entrevue pour répondre à ces questions.
La vitrine à portée internationale offerte par la scène du Super Bowl est avant tout politique selon Gavin Furrey. En effet, le choix de l’artiste par la NFL n’est jamais laissé au hasard. Ce sont des artistes qui disposent d’une notoriété importante, ont fait leurs preuves dans le milieu artistique et auprès du public, et détiennent plusieurs albums à leur actif.
La décision en demeure une de visibilité : qui a le droit de se produire en spectacle devant des millions de spectateurs? Comme le mentionne Pascal LeBlanc, Bad Bunny apparaissait comme le choix évident pour assurer le très attendu spectacle de la mi-temps du Super Bowl : « C’était le moment. Oui, c’était un choix politique, mais artistiquement, ce choix était symbolique ». Le journaliste reconnaît l’audace de cette nomination tout en l’attribuant avant tout au mérite artistique de l’artiste.

Le choix de la NFL témoigne également d’un désir de s’adresser à une population cible laissée-pour-compte dans le discours public. À l’heure où un clivage marqué se forme entre les idéologies politiques et où les opinions défavorables à l’égard d’ICE pullulent, la musique de Bad Bunny rejoint des populations marginalisées par une longue histoire de colonisation, en rassemblant les peuples de l’Amérique entière lors de son spectacle unificateur de la mi-temps.
Pascal Leblanc explique que nommer « tous les pays du continent, comme Bad Bunny l’a fait à la toute fin de son spectacle », a rarement été réalisé par le passé. Choisir un artiste aux convictions claires, c’est aussi s’adresser à cette « majorité silencieuse, celle qui est habituée […] à tolérer, car c’est la réalité de beaucoup de peuples opprimés : d’accumuler les injustices et de tenter de trouver la lumière dans le quotidien, ça fait du bien ». Le journaliste explique qu’« on observe peut-être pour la première fois une opposition aux événements actuels, et ce, depuis le premier mandat de Trump ». Il peut donc y avoir là un choix stratégique de la NFL de mettre à l’avant-scène un artiste dont « beaucoup veulent entendre le message » tout en sachant que d’autres « ne veulent pas l’entendre ».
La plupart du temps, un artiste s’adresse avant tout à sa base d’admirateurs déjà convaincus de ses idées, avance Pascal LeBlanc. Ce dernier ajoute que « réitérer un message qui t’est cher, surtout lors d’un événement comme le Super Bowl, peut faire en sorte que ton public soit plus fier et convaincu par celui-ci, somme toute, positif ». À l’inverse, les détracteurs d’un artiste demeurent cloisonnés dans leurs opinions préalablement formées.
Malgré le ton joyeux et festif de la musique dansante de Bad Bunny, Pascal Leblanc observe que « le message global de MAGA a été : “On n’a pas aimé ça. Ça n’aurait pas dû avoir lieu et Kid Rock est meilleur.” » Cela illustre ainsi la fracture politique entre la prestation de l’artiste « qui n’avait rien de véritablement acerbe » et le spectacle de Turning Point USA, une démonstration claire contre le chanteur portoricain, qui exprime une vision puriste de l’Amérique.
La réponse toute faite à l’impact concret du militantisme des célébrités n’existe donc pas. Il demeure difficile de mesurer la portée réelle des déclarations d’un.e artiste lors d’un gala ou d’une autre cérémonie télévisuelle.
Toutefois, Pascal Leblanc voit dans l’engouement autour du phénomène de Bad Bunny une « nouvelle dynamique » se dessiner, susceptible de s’inscrire dans un mouvement social plus large, dont on ne pourra constater les effets réels que dans plusieurs années, avec le recul sur les événements, dont « le spectacle de Bad Bunny fera partie ».
Article édité par Adèle Doat.
Image de tête : Bad Bunny sur scène. Photo de Comecoquito, CC0 1.0 via Wikimedia Commons.