Ce que dit « l’affaire Griveaux »

Le candidat LREM (La République En Marche) Benjamin Griveaux a annoncé vendredi 14 février qu’il renonçait à sa candidature à la mairie de Paris après la diffusion d’une vidéo à caractère sexuel, exprimant sa volonté de protéger ainsi ses proches. Benjamin Griveaux a précisé ce qui motivait sa décision : « Un site internet et des réseaux sociaux ont relayé des attaques ignobles mettant en cause ma vie privée. Ma famille ne mérite pas cela. Personne, au fond, ne devrait jamais subir une telle violence ».

Les images incriminées auraient été mises en ligne par Piotr Pavlenski, un activiste russe réfugié en France depuis 2017, sur un site récemment créé. Ce dernier a justifié son acte en expliquant « c’est quelqu’un qui s’appuie en permanence sur les valeurs familiales, qui dit qu’il veut être le maire des familles et cite toujours en exemple sa femme et ses enfants. Mais il fait tout le contraire. » Pavlenski revendique ainsi son ambition de faire triompher la transparence en « dénonçant l’hypocrisie politique » : argument lui-même particulièrement hypocrite puisque non seulement la méthode utilisée porte atteinte au respect de la vie privée mais elle revient en outre, pour son auteur, à s’arroger unilatéralement le droit de dire ce qui est sincère ou ce qui ne l’est pas, dans le débat public.

Pavlenski aurait obtenu ces images grâce à sa compagne Alexandra de Taddeo, destinataire des vidéos. Tout commence en mai 2018, alors que Benjamin Griveaux était porte-parole du gouvernement. Celui-ci aurait eu une liaison consentie avec Alexandra de Taddeo, une étudiante qui l’avait contacté plusieurs semaines auparavant. Il lui aurait adressé des contenus intimes que la jeune femme a choisi de sauvegarder à l’insu de son interlocuteur et ce sont ces contenus sur lesquels Piotr Pavlenski a finalement fait main basse, prenant la décision, lourde, de les publier.  Dans quel but ? Le motif officiel – une sorte de « croisade moralisante » – est-il crédible? Peut-on imaginer un complot politique délibéré? Piotr Pavlenski et sa compagne ont-ils agi seuls ou sont-ils les exécutants d’un sabotage prémédité mais élaboré par d’autres? C’est ce que l’enquête judiciaire ouverte sur Piotr Pavlenski et Alexandra de Taddeo devra établir. 

Le 18 février, les deux protagonistes ont été mis en examen pour « atteinte à l’intimité de la vie privée par enregistrement ou transmission de l’image d’une personne présentant un caractère sexuel » et « diffusion sans l’accord de la personne d’un enregistrement portant sur des paroles ou images à caractère sexuel et obtenues avec son consentement ou par elle-même ».  La ‘vengeance pornograpahique’ ou ‘revenge porn’ est considérée comme un délit en France et est passible de deux ans d’emprisonnement et 60 000 euros d’amende.

Cet événement est apparu comme un choc en France, habituellement épargnée par ce genre de scandale. Les journalistes français ont – largement – tendance à séparer le public du privé, même si on a vu, ces dernières années, que ce principe résistait de moins en moins à la pratique médiatique : quand François Hollande, ancien président de la République, est photographié, casque de scooter sur le crâne, se rendant à un rendez-vous galant, cette révélation d’un tabloïd très populaire fait forcément grand bruit. Mais dans « l’affaire Griveaux » ce sont bien des images volées, des vidéos intimes échangées par voie numérique entre deux amants qui sont ainsi révélées au vu et au su de chacun, avec un impact politique radical et immédiat.

L’événement apparaît donc comme singulier et inhabituel. On notera d’ailleurs que la rédaction de Mediapart a refusé de publier ces images à caractère sexuel lorsqu’elle a été sollicitée par Pavlenski. Lénaïg Bredoux et Ellen Salvi, journalistes de ce support d’investigation, ont estimé qu’il n’y avait pas de contradiction fondamentale entre les projets politiques du candidat, son choix de valoriser publiquement sa famille et l’adultère ici avéré, cette réalité ne présentant aucune menace pour « l’intérêt général ». De plus, le journalisme implique une déontologie, un respect nécessaire de la vie privée, délibérément bafoué par le couple Taddeo/Pavlenski.

La classe politique a très largement apporté son soutien à Benjamin Griveaux. Proches comme adversaires ont dénoncé la méthode et exprimé la crainte d’une dérive grave pour la démocratie. En quelques heures et en quelques « clics », il est vrai que c’est une candidature (bien mal en point par ailleurs) qui s’effondre soudainement. Le choc est donc profond. Si plusieurs commentateurs soulignent le décalage entre une vie familiale qui s’étale sur papier glacé et une réalité intime beaucoup plus complexe, gageons que même s’il n’avait pas fait le choix d’exposer ses proches dans le cadre de cette campagne, Benjamin Griveaux aurait, de toute façon, été atteint de plein fouet par la violence de telles « révélations ». 

Reste à comprendre les ressorts d’une affaire où se mêlent l’intime, une once de sordide et le rapport subtil entre engagement public et vie privée. Nombreuses sont les victimes de ‘revenge porn’, en particulier parmi les adolescents avec parfois des conséquences graves, voire tragiques. Dans l’affaire Griveaux, c’est un adulte, un responsable politique proche du chef de l’État, ancien porte-parole du gouvernement et candidat au fauteuil de maire de la capitale, qui se trouve fauché en plein vol.

Incriminera-t-on les réseaux sociaux ? Leur effet démultiplicateur est indéniable, de même que leur incroyable capacité virale. S’il est clair que Benjamin Griveaux est libre de sa vie et de ses pratiques intimes – dès lors qu’elles ne portent nullement atteinte à l’intégrité d’autrui – on sera sans doute fondé à dire qu’il a fait montre d’une évidente légèreté en adressant à une jeune femme qu’il connaissait mal et depuis peu, des contenus potentiellement compromettants. Pour autant, ce constat ne justifie en rien la brutalité implacable de ce que cette actualité lui inflige.

La question est plutôt de savoir si l’ombre menaçante de telles pratiques ne risque pas, paradoxalement, de conduire la classe politique à un comportement public plus lisse, plus stéréotypé et plus grégaire que jamais. « Américanisation » de la vie politique française, soumission de fait à un puritanisme inédit au pays de Rabelais? 

De surcroît, que penser de ceux qui, maîtrisant parfaitement les réseaux sociaux, peuvent, au nom d’un combat clairement politique (est-ce le cas, en l’occurrence, les juges le diront) justifier les comportements les plus repoussants? A l’ère des « fake-news », les vidéos de Benjamin Griveaux (dont l’intéressé n’a pas contesté l’authenticité) viennent rappeler que tout est bon pour discréditer une « cible » politique, le vrai (fût-ce par un viol de la vie privée) comme le faux (quand l’exploitation du vrai ne suffit pas…).

Là est l’enjeu : distinguer ce qui est réel et fondé de ce qui ne l’est absolument pas. Faire émerger une exigence collective, « citoyenne » à la mesure de ce que la manipulation rend désormais concevable.

Beaucoup ont estimé que Benjamin Griveaux a eu tort de renoncer. On peut considérer, à l’inverse, que poursuivre cette joute électorale dans de telles conditions relevait de l’impossible exploit. D’autant, on l’a appris plus tard, que d’autres vidéos existaient, susceptibles de sortir à leur tour si le candidat avait fait le choix de prolonger sa campagne. Mais ces commentaires montrent que l’opinion française n’est pas forcément décidée à sanctionner une candidature au tribunal de la bien-pensance, a-fortiori si les visées du « juge » demeurent aussi douteuses que le juge lui-même…

La démocratie devra s’adapter, ce qui implique à la fois vigilance, pédagogie et sanctions lourdes contre ceux qui en déboulonnent ou en menacent les fondements. Le jeu normal du pluralisme et de la concurrence politique ne saurait être détourné par des acteurs aux pratiques objectivement totalitaires. C’est ce combat pour des valeurs – nullement inédit pour le coup – qui s’inscrit au cœur d’un monde nouveau où intelligence artificielle, « hacking » et interpénétrations des systèmes bousculent nos références, nos perceptions, autant que nos idéaux.

 

Photo de couverture, capture d’écran du compte Twitter de Benjamin Griveaux datant du 13 février 2020.