Cyberesclavage et casinos à Sihanoukville, la ville cambodgienne de l’arnaque en ligne
À Sihanoukville, sur la côte cambodgienne, les palmiers et les casinos éclairés au néon peinent à masquer une réalité plus sombre : en moins d’une décennie, la ville casino construite avec des capitaux chinois [1] s’est muée en plaque tournante du crime en ligne. Derrière des écrans, survivent des Cambodgiens et des travailleurs étrangers piégés par de fausses offres d’emploi [2], que l’État peine à protéger.
En 2006, la ville s’établit comme le centre de la zone économique spéciale de Sihanoukville (SSEZ) et devient une coentreprise entre les gouvernements cambodgien et chinois. En 2013, le port de Sihanoukville est inclus sur les cartes des nouvelles routes de la soie, et la zone économique spéciale est ensuite présentée comme un projet phare d’intégration industrielle entre l’État cambodgien et Pékin. Par conséquent, plus de la moitié des travailleurs non-productifs sont étrangers, principalement chinois, de même qu’une grande partie des nouvelles entreprises immatriculées dans des juridictions liées à la Chine.
Les jeux d’argent étant interdits en Chine continentale (exceptée la région administrative spéciale de Macao), certains groupes d’ affaires chinois se tournent vers des casinos au Cambodge pour profiter d’une réglementation souple et d’un contrôle étatique limité. À Sihanoukville, la législation réserve officiellement les casinos aux détenteurs de passeports étrangers, les citoyens cambodgiens n’ayant pas le droit d’y jouer. La ville se transforme donc petit à petit en un paradis du jeu pour les touristes, et des casinos flambant neufs s’alignent le long des artères principales et au bord de la mer. À l’intérieur, les tables de baccarat servent les joueurs présents, mais aussi ceux qui parient à distance depuis des plateformes de jeu en direct.
Avant les années 2000, Sihanoukville donnait davantage l’impression d’une station balnéaire en pleine mue qu’une ville casino. Aujourd’hui les palmiers demeurent, mais les panneaux en mandarin dominent les façades, les immeubles de béton et casinos, détenus par des investisseurs chinois, éclipsent les habitations des locaux et les enseignes en khmer—la langue officielle du Cambodge—et ce jusqu’à transformer des quartiers entiers en enclaves, presque exclusivement tournées vers la clientèle chinoise, thaïlandaise ou vietnamienne.
Si la transformation de Sihanoukville permet à certains propriétaires d’augmenter leurs revenus, elle est surtout source d’inégalités dans la région; une propriétaire voit ainsi les loyers de sa maison passer de 1 000 $ à 15 000 $ par mois, avec de nouveaux locataires venus de Chine. Les commerces familiaux ferment ou sont déplacés, au profit de locataires chinois capables de payer jusqu’à « cinq fois plus » que les entreprises locales. Des chantiers ouverts jour et nuit autour des guesthouses chassent la clientèle habituelle et transforment le quartier en prolongement du front de mer des casinos.
La pandémie de Covid achève de donner un nouveau souffle au modèle. Les frontières se ferment, les touristes disparaissent, certains investisseurs se retirent, laissant derrière eux des structures à moitié vides. Le long des avenues, des bâtiments fantômes se dressent : vitrines poussiéreuses, enseignes chinoises éteintes, des étages entiers où plus personne ne vit. Pour des réseaux criminels organisés, ces tours abandonnées mais bien connectées à Internet représentent au contraire une opportunité. Bureaux, dortoirs, murs épais : tout se prête à la transformation en complexes fermés et surveillés, où l’activité centrale n’est plus le jeu, mais la fraude en ligne. Dans ce contexte, les casinos se multiplient plus rapidement que la nouvelle loi sur les jeux d’argent, adoptée en 2021, ne peut les recenser ni les licencier. Les capacités de contrôle restent limitées et, en 2019, la densité des casinos à Sihanoukville était déjà plus élevée que celle du Strip de Las Vegas.
En Asie du Sud-Est, des annonces sur Telegram ou Facebook proposant un poste dans le marketing numérique, le service client ou la traduction se multiplient. Le salaire semble honnête, le logement est inclus et le billet d’avion prétendument payé présente une opportunité inespérée. De jeunes adultes envoient leur CV, parfois sur la recommandation d’un ami déjà parti, et le piège se referme.
À l’arrivée à Sihanoukville, un minibus les conduit directement d’un parking vers un portail métallique. On collecte les passeports—officiellement pour « l’enregistrement »—puis on les fait monter dans un immeuble dont ils ne connaissent ni l’adresse ni les règles. Les étages sont partagés entre dortoirs, bureaux de fraude et locaux réservés aux sanctions. Interrogés par Amnesty International, des survivants décrivent des fenêtres grillagées, des murs coiffés de barbelés, des caméras à chaque angle, des gardes qui contrôlent tous les déplacements. À l’intérieur, les journées commencent tôt : on distribue des listes de contacts, on ouvre des applications de messagerie et des plateformes d’investissement, on explique comment se présenter comme conseiller financier, policier ou amoureux attentionné. Les nouveaux arrivants observent des collègues plus anciens lancer des conversations avec des inconnus, gagner leur confiance pendant des semaines, pour les pousser à transférer leurs économies sur de fausses plateformes de crypto-monnaies avant de disparaître.
S’ils refusent de participer à l’escroquerie? Les punitions varient d’un compound (centre de scam) à l’autre, mais certaines pratiques sont systématiques : séances de coups, privations de nourriture, travaux forcés ou chocs électriques. Plus souvent encore, la création et l’inflation de la dette des recrues chaque jour passé sur place : à leur arrivée, elles apprennent qu’elles doivent rembourser le billet d’avion, les frais de visa, le logement, et que refuser de travailler signifierait être abandonnées sans papiers dans un pays étranger, et revendues à un autre site comme marchandise, parfois vers des lieux plus violents.

Les profils des « petites mains » recrutées évoluent, et là où les premiers compounds fonctionnent essentiellement avec des Chinois séquestrés ou endettés, le journaliste Brice Pedroletti, correspondant en Asie du Sud-Est pour Le Monde, voit progressivement arriver des Indiens, des Pakistanais, des Bangladais, des Népalais, des Philippins, des Sud-Coréens et des Rwandais.
Pour Pedroletti, cette mécanique finit par brouiller la frontière entre victimes et auteurs : « Ce qui m’a frappé, raconte-t-il, ce sont ces jeunes Africains rencontrés au Laos qui disaient : “je me suis fait arnaquer pour en arnaquer d’autres” ». Recrutés pour un travail de bureau bien payé, ils se retrouvent en réalité dans des complexes clôts, au Cambodge ou dans les pays voisins, trafiqués, piégés par la dette et la violence. Ces personnes parlent d’une ambivalence profonde : accepter de participer dans la honte à des escroqueries, ou refuser et s’exposer à des sévices ou à la mort [2].
Il ajoute : « les triades chinoises apportent le savoir-faire » (scripts de manipulation, outils de hacking, contacts financiers) et le financement, tandis que les subalternes originaires d’autres pays sont écartés du processus décisionnel et servent de main-d’œuvre, notamment pour communiquer dans la langue de la cible. Chaque département du réseau d’arnaque a son propre rôle : une équipe se fait faussement passer pour la police ou la justice afin d’intimider les victimes, une équipe de hackers est chargée d’infecter les téléphones, une autre de blanchiment pour exfiltrer et recycler l’argent volé, etc.
Ces groupes de petites mains sont parfois visibles sur les marchés de Sihanoukville, escortés par des gardes pour acheter des snacks et des cigarettes, avant de disparaître derrière des portails fermés. Des cris étouffés se font entendre la nuit; des jeunes tentent de descendre par les balcons des immeubles ou de sauter par-dessus les murs. Les pêcheurs des environs récupèrent en pleine nuit des personnes qui affirment avoir tenté de rejoindre la mer à la nage pour s’échapper. Le 22 septembre 2022, un bateau convoyant clandestinement 41 Chinois vers Sihanoukville fait naufrage au large. Bilan : 30 rescapés, 10 morts noyés. Parmi les survivants, des passeurs chinois sont identifiés et renvoyés en Chine, tandis que deux suspects cambodgiens sont traduits en justice pour trafic d’êtres humains.
Dans les médias officiels cambodgiens, Sihanoukville est d’abord décrite comme une ville prise en otage plutôt que comme un simple repaire criminel; le Cambodge serait en effet lui-même victime des arnaques en ligne, malgré la corruption rampante au sein des élites [3]. En réaction, le ministère de l’Intérieur annonce en septembre 2018 la création d’une équipe spéciale pour aider la province de Preah Sihanouk à faire face à la criminalité liée à l’afflux de ressortissants étrangers, notamment autour des casinos, en promettant davantage de contrôles et de coordination entre les services.
Les conséquences de cette posture se traduisent par la diffusion répétée d’images de raids et de saisies. Des clichés de suspects alignés à Phnom Penh, présentés comme membres d’un groupe de fraude opérant via des plateformes technologiques, sont publiés dans la presse. Parallèlement, une campagne de répression de quatre jours est menée à travers tout le Cambodge, avec 63 repaires de fraude démantelés, tandis que 114 personnes sont arrêtées à Sihanoukville seulement.
Confrontée à des réseaux criminels omniprésents et désormais transfrontaliers, la communauté internationale décide d’intervenir. La Chine, le Cambodge, le Laos, le Myanmar, la Thaïlande et le Vietnam s’engagent à mener des opérations coordonnées. Pour les autorités chinoises, ces casinos offshore sont perçus comme un problème de sécurité nationale : fuite de capitaux, endettement massif de particuliers, corruption. Dès 2019, Pékin durcit sa politique et criminalise progressivement les paris à l’étranger.
Dans le cas de Sihanoukville, l’application de ces directives fut facilitée par la publication d’un communiqué par l’ambassade de Chine à Phnom Penh, annonçant la collaboration étroite avec les autorités locales, après la diffusion de la vidéo d’un homme se vantant en mandarin de « contrôler » Sihanoukville. Dans la foulée, des délégations du ministère chinois de la Sécurité publique promettent de sensibiliser leurs ressortissants et de les inciter à respecter strictement la loi locale. Parallèlement, des vols spécialement affrétés ramènent en Chine des centaines de suspects arrêtés dans des compounds cambodgiens, alors même que le ministre de l’Intérieur cambodgien refuse de laisser des policiers chinois opérer directement des arrestations sur son sol.
De l’autre côté du globe, le bureau du département du Trésor des États-Unis publie une alerte décrivant la montée des escroqueries d’investissement en cryptomonnaie liées à des compounds en Asie du Sud-Est, avec des pertes chiffrées à 10 milliards de dollars par an pour les particuliers et les petites entreprises américaines. Le département de la Justice des États-Unis crée en 2025 la Scam Center Strike Force, basée à Bangkok, pour coordonner les enquêtes sur ces centres de fraude visant des Américains. La même année, Chen Zhi, oligarque et président du conglomérat Prince Group, est inculpé pour avoir dirigé des centres de travail forcé et des escroqueries cryptos à Sihanoukville.
Cette montée en puissance de la réponse étatique ne signifie pas pour autant que la bataille est gagnée. Brice Pedroletti insiste sur ce point : le système s’adapte plus vite que les institutions. Quand la pression devient trop forte au Cambodge, des réseaux migrent vers la Birmanie, vers des zones aux mains de milices, où l’État central a peu de prise. Quand un mode opératoire est trop repéré, on en invente un autre, en combinant intelligence artificielle générative, deep fakes vocaux ou fausses plateformes d’investissement toujours plus sophistiquées.
« On commence à avoir une réaction internationale à la hauteur, mais on n’est pas après le pic », considère-t-il. La machine reste extrêmement rentable et, tant qu’elle le sera, elle trouvera de nouveaux lieux, de nouvelles mains, de nouvelles cibles.
Article édité par Alexandra Toca
Image de tête : Vue aérienne d’un quartier de Sihanoukville, Cambodge. Photo prise par Nara Tsitra, sous la licence gratuite de Pexels.
[1] Amanda Gore et al. (2022). “Asian roulette: Criminogenic casinos and illicit trade in environmental commodities in South East Asia”. Global Initiative Against Transnational Organized Crime, pp. 1-40.
[2] Tsai, L. C., Lim, V., & Nhanh, C. (2021). Shelter-based services for survivors of human trafficking in Cambodia: Experiences and perspectives of survivors. Qualitative Social Work, 21(3), 523-541.
[3] Loughlin, N. (2024). Transnational Organised Crime Meets Embedded Corruption: Cambodia’s Role in Southeast Asia’s Online Scam Epidemic. Global China Pulse, 3(1), pp. 27-34.