En Asie Centrale, les Stans sont à un tournant, entre indépendance et convoitise

Le 6 novembre 2025, Donald Trump a reçu à la Maison-Blanche les dirigeants des pays d’Asie centrale dont le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan, le Turkménistan et le Kirghizistan, plus communément appelés « les Stans ». Si ces États sont historiquement proches de la Russie puisqu’ils faisaient partie de l’ex-URSS, ils ont récemment noué des liens avec la Chine. Les intérêts de cette dernière dans la région sont multiples : ressources naturelles et minérales, position géostratégique, ainsi que des avantages militaires. 

Toutefois, cette récente entrevue à Washington pourrait être le signe d’un revirement des Stans. Celle-ci a notamment porté sur de nombreux accords économiques, tels que l’achat d’avions de ligne Boeing, des investissements d’entreprises étatsuniennes dans le secteur minier kazakh, ou encore des achats de machines agricoles. En effet, les pays d’Asie centrale tentent depuis quelques années de gagner en importance sur la scène internationale. Interrogé par la McGill International Review, Bayram Balci, chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et professeur à Sciences Po Paris, souligne d’ailleurs que « les pays d’Asie centrale ont tout pour créer une coopération régionale : ils détiennent une langue, une histoire et des objectifs communs ». 

À travers cette rencontre à Washington, les Stans affirment vouloir devenir un pôle économique potentiel, au-delà de leur lien avec la Chine, et s’imposer diplomatiquement tout en sortant de la zone d’influence de Moscou. Cette tendance s’inscrit dans un contexte où les Stans sont en retrait constant des discussions internationales. Leur espoir : le Kazakhstan, qui, dès son indépendance, après la chute de l’URSS en 1991, est parvenu à s’imposer comme un leader économique et diplomatique. Bayram Balci souligne que les réformes inspirées du libéralisme ont permis au pays de se propulser économiquement. En 2023, le pays a connu une croissance de 5,1 %, notamment grâce à ses ressources naturelles : 14 % des réserves mondiales d’uranium sont concentrées dans ce seul pays. Ce climat économique attractif permet au pays de recevoir des investissements directs étrangers (IDE), ce qui stimule sa croissance économique via la création d’emplois, d’infrastructures et de technologies.   

Du côté de l’Ouzbékistan, les réformes récentes menées par le nouveau gouvernement ont permis au pays de rattraper le Kazakhstan et de devenir le « numéro deux de la région », selon Bayram Balci. L’ouverture au commerce international, le développement de son réseau diplomatique, ou encore l’exploitation de nouvelles ressources ont amené Tachkent à entrer dans une nouvelle ère de prospérité. 

Shavkat Mirziyoyev, président de l’Ouzbékistan (à droite), et le dirigeant russe Vladimir Poutine (à gauche). Photo prise par Kremlin.ru, sous la licence CC BY 4.0.

Bayram Balci explique : « Depuis la mort de Karimov [ancien dictateur de l’Ouzbékistan entre 1991 et 2016], le nouveau président Mirziyoyev a engagé beaucoup de réformes. » Selon le professeur, le nouveau président cherche ainsi à  « ouvrir le pays sur la scène internationale », en créant, par exemple, de nouveaux liens avec le marché européen, entre la Suisse et le Royaume-Uni.  Ainsi, sous le mandat de Mirziyoyev, le pays diversifie son économie : le secteur tertiaire représente désormais 21% des exportations du pays et 30% sont consacrés à l’exportation de l’or. Malgré une dépendance à l’égard de cette unique ressource, elle constitue un atout majeur pour l’Ouzbékistan, puisque l’or conserve, voire gagne en valeur, en période de crise économique. 

Au sein des Stans, cette croissance fulgurante pourrait susciter des tensions liées à une concurrence sur le marché international. Si l’hégémonie du Kazakhstan sur la région est contestée par le renouveau ouzbek, la rivalité n’est pas malsaine, bien au contraire :  les deux pays s’entraident dans une démarche de croissance, dans un désir d’être unis et de s’imposer ensemble sur le marché économique mondial.

Pour autant, le proverbe « l’union fait la force » s’applique-t-il au cas de l’Asie centrale? Des initiatives dans ce sens prennent forme, telles que le projet « Vision du monde turcique – 2040 ». Il vise à renforcer l’influence et l’unité des pays turcophones, mené par la Turquie elle-même. Sous l’Organisation des États turciques (OET), le pays cherche à attirer les Stans dans une dynamique nouvelle, loin de l’influence russe et même de celle de la Chine. Le but? D’ici 2040, faire émerger un espace intégré et plus visible sur la scène internationale. La collaboration s’étend à près de 30 domaines : de l’économie au tourisme, en passant par la santé et l’agriculture. D’autre part, lOrganisation de coopération de Shanghai (OCS), qui regroupe la Russie, la Chine, les Stans et une partie de l’Eurasie, promet aussi un développement économique, social et diplomatique loin de l’influence occidentale états-unienne. Sur le plan militaire, elle permet de mener des opérations anti-terroristes coordonnées. 

Ces différentes coopérations traduisent une volonté d’indépendance, sans ingérence et dans le respect des relations bilatérales entre les États. Ainsi, des possibilités émergent et pourraient permettre à l’Asie centrale de devenir un acteur encore plus important de la diplomatie de demain. Cependant, n’est-il pas l’heure pour les Stans de créer leur propre coopération régionale? L’idée pourrait s’inspirer de l’Union européenne, si elle est profondément intégrée, ou dans une perspective économique plus restreinte, à l’image de l’Accord de libre-échange Nord-Américain. 

Aujourd’hui, les actes des Stans restent donc principalement symboliques. En jonglant entre des coopérations chinoises et turques, tout en passant par une visite aux côtés de Donald Trump, les Stans se présentent comme un bloc uni, prêt à négocier avec toutes les puissances mondiales. 

Le président du Kazakhstan (à gauche) assiste, aux côtés de Xi Jinping, à un concert organisé au nom du président Vladimir Poutine. Photo prise par Kremlin.ru, sous la licence CC BY 4.0.

Ce désir d’indépendance économique et diplomatique reste « symbolique », surtout car la Chine et la Russie continuent de dessiner le paysage des Stans. La Chine s’impose dans la région à travers des IDE, notamment autour de la « Belt and Road Initiative » (BRI) qui passe par le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Turkménistan et le Tadjikistan. La Chine exporte en masse dans la région, représentant 40% des importations en Asie centrale. Cependant, les infrastructures et plans économiques chinois rendent les Stans dépendants du pays. Des projets industriels comme ceux de BYD, le nouveau géant de l’industrie automobile chinoise, dont les usines voient le jour dans des pays tels que l’Ouzbékistan, soulignent la dépendance à l’égard de Beijing. Surtout, les Stans se retrouvent à être un outil politique pour la Chine. 

Comme me l’a confié Bayram Balci, une coopération approfondie avec la Chine est un pari à double tranchant. D’une part, les États profitent des investissements qui constituent « une coopération intéressante et difficile à refuser ». D’autre part, les États d’Asie centrale peuvent se retrouver enfermés dans leurs décisions et leurs politiques par Pékin. 

Contraints par leur dépendance économique, ces derniers ne peuvent, en pratique, constituer un bloc totalement indépendant. Bayram Balci m’a confié que le gouvernement de Xi Jinping exerce une influence notable sur certaines élites locales, qu’il parvient parfois à rallier, voire à corrompre, afin qu’elles s’alignent sur l’agenda de Pékin. Cette dynamique se retrouve notamment dans la position adoptée par plusieurs États d’Asie centrale au sujet du conflit sino-taïwanais : les Stans reprennent largement la ligne politique chinoise anti-indépendance, évitant ainsi de provoquer l’irritation du gouvernement chinois. 

Au-delà de la Chine, la Russie reste une force dominante dans la région, et le désir de se détacher du passé soviétique demeure marginal chez les Stans. La présence d’une grande population russophone et la culture similaire sur certains points permettent à Moscou de garder la main. Au Kazakhstan, près de 15% de la population est d’origine russe. D’un point de vue géopolitique, le Kirghizistan et le Tadjikistan ont été fortement impactés par le retour en 2021 des talibans en Afghanistan et, par peur, ont demandé le soutien de Beijing et de Moscou, illustrant l’impossibilité de se détacher des conventions d’avant 1991. Enfin, les forces militaires des Stans sont équipées par les Russes et entraînées sur des bases chinoises : là aussi, la perspective d’une influence diplomatique régionale indépendante se transforme soudainement en mirage. 

Article édité par Camille Tavitian.

Image de tête : La mine d’uranium d’Inkai, au Kazakhstan. Photo prise par NAC Kazatomprom JSC, sous la licence CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.