En Équateur, le Plan Phoenix justifie les violences militaires au nom de la sécurité publique
Le 27 juillet dernier, une scène de violence frappait un pays déjà à bout de souffle : des cris, des sirènes et des flaques de sang sur les trottoirs de la ville d’El Empalme, dans le sud-ouest de l’Équateur. Les corps de 17 civils, criblés de balles, gisaient à l’extérieur d’un bar tandis que 14 blessés et des proches en larmes regardaient la scène, impuissants. Selon les témoins, les responsables de cette tuerie ont crié « Les loups actifs », le nom d’un groupe criminel lié au narcotrafic équatorien, avant d’ouvrir le feu, transformant la rue de la petite ville côtière en théâtre de peur et de douleur.
Los Lobos (Les Loups) est l’une des vingt principales bandes armées du pays, présente dans 16 des 24 provinces de l’Équateur. Trafic de drogue, extorsion et enlèvements : ce gang s’impose comme acteur central dans les tensions qui alimentent la criminalité et aggravent la crise sécuritaire en Équateur depuis plus d’une décennie.
Autrefois perçu comme un havre de paix en Amérique latine, l’Équateur est aujourd’hui l’un des pays les plus dangereux de la région. La raison : les violences entre groupes criminels qui résultent du narcotrafic, phénomène grandissant dans le pays. Situé entre la Colombie et le Pérou, les deux plus grands pays producteurs de cocaïne mondiaux, et doté d’un accès stratégique au Pacifique, l’Équateur se retrouve sous l’emprise du crime organisé. Pour contrer l’influence du narcotrafic dans son pays, l’actuel président Daniel Noboa a adopté le 8 janvier dernier le Plan Phoenix.
Galo Mayorga Urquiza, étudiant en doctorat à l’université de Californie, Santa Barbara (UCSB) et spécialiste du sujet de la criminalité en Équateur, explique comment cette stratégie militaire et politique est soigneusement élaborée : « La déclaration d’états d’urgence donne au pouvoir exécutif la possibilité de déployer l’armée pour réprimer la violence par l’usage de la force dans plusieurs parties du pays ». En d’autres termes, l’usage de la force létale est justifié en déclarant une situation de conflit armé interne afin de venir à bout de 22 organisations qualifiées de « terroristes » par le gouvernement. Mayorga Urquiza ajoute d’ailleurs que « la portée de ces états d’urgence est importante car une fois déclarés, ils peuvent suspendre certains droits et permettre des actions qui n’auraient pas été possibles en temps normal. »
Depuis la mise en place de ce plan, le président a émis au moins treize autres ordres exécutifs, créant une situation quasi constante de déploiement de l’armée, conformément à la politique de sécurité Phoenix. Pourtant, en dépit de la mise en œuvre de cette stratégie, les taux de criminalité observés entre 2024 et 2025 remettent en question l’efficacité des mesures autoritaires imposées par le gouvernement.
« Les groupes sont assez résilients, adaptables et puissants et peuvent s’adapter aux mesures du gouvernement », explique l’étudiant en doctorat, qui précise que « lorsque le pouvoir exécutif autorise la violence pour neutraliser les groupes, ces organisations criminelles répondent par une escalade, limitant l’efficacité des mesures sécuritaires ».
En effet, selon le bulletin semestriel de l’Observatoire Équatorien du Crime Organisé (OECO), le nombre d’homicides liés au narcotrafic enregistrés jusqu’en juin 2025 a augmenté de 47 % par rapport à l’année précédente. Plus exactement, entre janvier et juin 2025, 4 619 homicides volontaires ont été recensés, représentant un début d’année plus violent que celui de l’année précédente.

Cette stratégie politique et militaire ouvre la voie à des abus de pouvoir, violant le droit international et entraînant des disparitions forcées, des détentions arbitraires et des actes de torture. Selon un rapport d’Amnesty International publié le 23 septembre 2025, la militarisation de la sécurité publique en Équateur facilite la multiplication des disparitions forcées par les militaires.
« L’armée n’est pas conçue pour patrouiller comme le fait la police », commente Mayorga Urquiza, expliquant que « les risques de violences commises par les forces armées augmentent quand elle prend les fonctions de la police dans la société civile ». Cette violence n’est d’ailleurs aucunement punitive : « Noboa a déclaré une amnistie militaire pour leurs actes contre le narcotrafic, peu importe les conséquences », note le spécialiste.
Adoptée en juin 2025, la loi de solidarité nationale élargit l’étendue des pouvoirs présidentiels, afin de répondre à la menace d’un conflit armé intérieur. Mayorga précise que cette loi est inquiétante car elle « peut conduire à des niveaux de violations des droits humains sans précédent. » Parmi ces violences, le Comité permanent pour la défense des droits humains, une organisation non gouvernementale équatorienne fondée en 1982, a recensé en 2024 une trentaine de cas potentiels de disparitions forcées par les forces armées déployées par le gouvernement, dont neuf mineurs, principalement dans les provinces côtières Esmeraldas, Guayas et Los Ríos, les régions les plus touchées par les affrontements entre gangs. Ces chiffres ne laissent aucun doute : le gouvernement militarise en vain, faute de retrouver une sécurité nationale.

En présentant la montée du narcotrafic comme une « guerre interne », le Plan Phoenix justifie l’usage massif des forces armées et la suspension des droits civils. En janvier dernier, le président Noboa qualifiait le narcotrafic d’« actes de violence et de terrorisme » à travers l’un de ses décrets exécutifs publié sur X. Le langage employé permet de normaliser la présence des forces armées dans la vie citoyenne mais aussi de légitimer le pouvoir répressif de l’État. D’ailleurs, Mayorga Urquiza ajoute que « l’autorité de neutraliser ces gangs peut être considérée comme une stratégie de contre-terrorisme ». Or, une fois que les groupes sont étiquetés comme tels, les mesures du gouvernement deviennent plus répressives, mais justifiées.
Or, ce lexique est commun à de nombreux pays d’Amérique latine. Le gouvernement péruvien justifie aussi une présence militaire sous prétexte de lutter contre le « terrorisme ». Comme en Équateur, le discours fondé sur la sécurité a permis de légitimer l’adoption de plusieurs décrets d’état d’urgence au Pérou depuis 2010 jusqu’en 2025. De cette manière, les forces armées ont été autorisées à recourir à la force létale et ont maintenu ces directives pendant plusieurs mois. En juillet 2024, Amnesty International révélait que la Police nationale péruvienne (PNP) avait reçu l’ordre du gouvernement de l’ancienne présidente Dina Boluarte d’éliminer « les obstacles humains », qui ne sont autres que les civils qui manifestent contre les mesures répressives pour « contrôler » le narcotrafic. La guerre contre la drogue, sous couvert de sécurité, permet aux gouvernements de renforcer leur pouvoir et d’installer la répression dans la normalité.
Aujourd’hui, l’Équateur fait désormais face à un dilemme de taille : comment lutter contre les gangs et garantir la sécurité nationale sans renoncer aux libertés les plus essentielles? Mayorga Urquiza suggère à la McGill International Review que « le pays a besoin de temps pour revenir à un état de paix relative. » Selon le spécialiste, ce problème sécuritaire lié au narcotrafic ne peut être résolu à court terme à travers des mesures répressives pour tous les citoyens. Il conclut que « cette lutte va au-delà d’une simple question de sécurité : le problème est de pouvoir développer un système sécuritaire qui est dépolitisé. » Or, cette dépolitisation ne pourra se faire si un lexique de contre-terrorisme continue d’être publiquement employé à l’encontre des gangs de narcotrafiquants.
Article édité par Camille Tavitian.
Image de tête : « REUNIÓN DEL BLOQUE DE SEGURIDAD. DURÁN, 01 DE AGOSTO DE 2024. », par Presidencia de la República del Ecuador, sous la licence Public Domain Mark.