Enfants de la Creuse : L’humain face aux politiques du nombre

L’île de la Réunion est un territoire français d’Outre-Mer depuis le XVIIème siècle. Déserte lorsque les premiers bateaux de la compagnie française des Indes Orientales accostèrent sur son littoral, elle s’est développée grâce à la culture de café, puis de vanille et de canne à sucre.

Elle s’est peuplée aussi, à travers la venue de colons français et d’esclaves malgaches. L’arrivée de la main-d’œuvre indienne paracheva ce développement démographique. Après la Seconde Guerre mondiale, les progrès de la médecine ont réduit sensiblement la mortalité infantile et allongé la durée de vie de la population. Pourtant, la forte natalité liée aux normes locales et traditionnelles a perduré pendant plus de trente ans –  engendrant un phénomène de surpopulation sur une île aux resources limitées par l’océan. 

Champs de canne à sucre, photo par Damien Boilley, sous license  CC BY 2.0

Dans le tournant des années 60, certains politiciens virent dans cette surpopulation une opportunité : celle de repeupler les régions métropolitaines qui, elles, subissaient l’exode rural et la perte de leur jeunesse. Cela inspira les diverses administrations réunionnaises et métropolitaines, qui de concert participèrent à l’immigration forcée d’orphelins de l’île vers le Gers, la Creuse, le Tarn, la Lozère et les Pyrénées Orientales. Qui pouvait contester une pareille logique : d’un côté des régions réclamant d’être revitalisées ; de l’autre côté il y avait un surpeuplement d’enfants à qui l’île ne pouvait offrir un avenir décent. On appela cela l’optimisation. Entre 1963 et 1982, les campagnes françaises virent affluer 2 150 enfants réunionnais, sans repère physique ou culturel, inadaptés au climat, des enfants auxquels l’administration avait promis un destin bien différent de celui qu’ils connurent pour finir. Ce ne fût qu’en 2014 que l’Assemblée Nationale reconnut la faute de l’Etat ; certains protagonistes qualifient même ces agissements  de déportation

 

La politique du nombre

Les migrations d’enfants concernaient initialement ceux qui étaient orphelins, délaissés, voire délinquants. Les autorités françaises ont ainsi établi des quotas d’enfants à déplacer en dressant deux courbes, celles de l’offre et de la demande : d’un côté, le nombre de jeunes dont la métropole avait besoin ; de l’autre, le nombre de jeunes que les services sociaux réunionnais pouvaient proposer. Insistant sur l’excellent parti que l’île et les campagnes métropolitaines tireraient de ces acheminements, les services sociaux remplissaient les avions d’enfants que l’on débarquait sur le tarmac parisien, sans souci de leur vêtements inadaptés ; sans souci de la fatigue occasionnée par l’interminable vol ; sans souci des inquiétudes qui se lisaient sur les visages creusés ; sans soucis de leurs bagages qui se perdaient dans la confusion du débarquement, sans souci des ordres qu’ils peinaient linguistiquement à comprendre. Pas le temps pour la douceur et la pédagogie, il fallait faire vite, le débarquement francilien ne signifiait pas la fin du voyage, seulement une étape. 

L’Administration se donnait bonne conscience : l’État français travaillait après tout pour le bien commun et les enfants réunionnais comprendraient bien un jour qu’on les avait tirés de la « misère ». Personne ne semblait songer qu’on les avait peut être conduit vers une autre misère, celle-là sans repère, et surtout sans fondement puisqu’il se révéla par la suite que le destin de ces enfants fut tout autre que celui avancé par les autorités. Tous ont quitté l’île sous le statut de « pupille d’État » – titre par lequel on prétendait manifester un intérêt à ces enfants – révélateur d’une vérité plus sombre : celle d’une migration forcée par une institution gouvernementale. 

Très vite, face aux injonctions de l’États, les services sociaux de l’île se trouvèrent démunis par le manque d’enfants orphelins, abandonnés, ou délinquants. On les somma de visiter chaque maison, et de soustraire aux familles tout enfant sur qui on aurait remarqué des traces suspectes de coups, tout enfant dont la silhouette aurait paru famélique. La politique du nombre nécessitait qu’on respectât les quotas définis par une administration qui poursuivait une politique du bien commun. Il n’était pas possible d’arrêter les contingents d’enfants ; des établissements avaient été créés à cet effet, il fallait les remplir.  

Sans plus attendre, on mobilisa une nouvelle commission qui parvint à la conclusion qu’en abandonnant certains critères de sélection, on lèverait des obstacles. C’est ainsi que les enfants qui vivaient sous la tutelle d’un parrain furent considérés comme des enfants abandonnés. Ceux, dont les parents travaillaient toute la journée, acquirent le statut d’enfant délaissé. Les familles nombreuses furent re-qualifiées et devinrent des familles indigentes et abandonnantes. Les autorités trouvèrent des lacunes partout: dans l’éducation, le logement, sur les modes de nutrition, etc, et les services sociaux furent chargés de faire le procès de ces parents jusqu’à les démontrer officiellement « défaillants » et incapables d’élever leur progéniture. 

En piégeant les parents, en trompant les enfants, on parvint à remplir de nouveaux avions et on poursuivit pendant deux décennies l’exportation. Si les premières familles se trouvaient rassurées par l’assurance qu’on leur donnait que leurs enfants reviendraient chaque année passer les grandes vacances sur l’île, on promettait seulement aux dernières familles une prise en charge et une instruction en France métropolitaine – leur faisant miroiter de longues études prestigieuses. Dans leur ignorance, et dans la tromperie dont elles étaient l’objet, les familles pauvres et illettrées de la Réunion acceptèrent avec reconnaissance cette opportunité et signèrent, sans le comprendre, des procès-verbaux d’abandon cédant leurs enfants à l’État français. Voilà comment 2 150 enfants, dont un tiers était âgé de moins de cinq ans, furent exportés de 1962 à 1983.

Il résulta de cette politique que la plupart des garçons furent désignés pour former la main-d’œuvre agricole des prochaines décennies. Tandis que les filles seraient employées de maison, les garçons offriraient un labeur gratuit jusqu’à leur majorité, façonnant ainsi la compétitivité de l’Hexagone.

Destins métropolitains 

La DDASS, la direction chargée des Affaires sanitaires et sociales en France, avait promis à ces enfants une éducation, un confort matériel, et un retour régulier sur leur île d’origine. Mais leur destin fut tout autre. Les nombreux témoignages, rassemblés notamment par Ivan Jablonka dans Enfants en Exil, font état d’un choc dès l’arrivée. En attendant leurs placements dans des familles d’accueil, les enfants furent d’abord accueillis dans des orphelinats et des anciens hospices. Il s’avéra assez vite que ces derniers s’adaptaient mal. 

Duane Abprall, La Réunion, CC VY SA 4.0

Le climat bien sûr, mais pas seulement. Tout ce qui avait fait leur quotidien ne pouvait se remplacer si aisément dans les mémoires. Plus de manioc, d’épices, de carambole, de goyave. Plus de parcelles, de chemins escarpés, d’argile, de sable. À la place, des monocultures de blé, de maïs et d’orge à perte de vue – conséquence de la politique agricole commune (PAC) européenne -, des machines automatisées et des engrais. Cela pouvait sembler un détail, mais ce fut une perte considérable. Beaucoup d’entre eux vécurent ce changement comme une amputation faite à leur mémoire. 

Certains enfants passèrent leur enfance à l’orphelinat, sans trouver le père ou la mère de substitution qu’on leur avait promis, et sans jamais revoir le père ou la mère qu’ils avaient laissés à la Réunion. Ils demeurèrent d’autant plus longtemps dans les orphelinats, que passé l’âge de douze ans, aucune famille ne voulait les accueillir. Ils étaient donc voués aux grands dortoirs sans intimité, à la brutalité des moniteurs souvent mal formés, à l’absence de réponse, à l’absence de question… Pourtant, et assez paradoxalement, ceux qui demeurèrent dans les orphelinats furent, avec le recul, les plus épargnés. En effet, ceux qui quittèrent les structures collectives ne trouvèrent que rarement une famille, et vinrent ainsi à former la principale main d’oeuvre des fermes environnantes. Là encore, l’État se donnait l’illusion de faire son devoir : on formait des enfants, on leur apprenait un métier, qui pouvait trouver à redire à cela ? En réalité, les enfants subirent un travail forcé harassant, des besognes multiples, ingrates qui les faisaient lever à l’aube, qui faisaient d’eux les derniers couchés à la ferme. Quant à l’instruction, on n’avait pas le temps. La ferme réclamait des bras, l’école serait celle de la vie ; rien de plus formateur.

La politique d’exportation des enfants a fabriqué des exilés. Des enfants sans chez-soi, sans famille, sans culture, sans mémoire, des enfants sans appartenance car oubliés à la Réunion, et jamais reconnus par la métropole. Des enfants devenus aujourd’hui des adultes. Des adultes en face de fantômes qu’ils ne comprennent pas. Des adultes en quête d’une identité qui se dérobe. Des adultes frappant aux portes des consultations psychiatriques. Des adultes chez qui les médecins ont diagnostiquédiagnostiquent des traumatismes nombreux.  

L’Etat repentant a offert un billet d’avion gratuit à tous les enfants qui ont subi son action. Mais, que peut un billet contre la perte, l’abandon, la solitude, l’injustice, la maltraitance ? En 2014, l’Assemblée nationale a reconnu la responsabilité morale de l’Etat. 

On parle désormais d’enfants volés, parfois même de déportation. On parle de politique du chiffre. On découvre aussi que la politique de la France n’est pas isolée. 

 

Généralisation du propos

Des politiques semblables ont été conduites dans d’autres pays tels que le Royaume-Uni, l’Australie, le Canada ou encore le Danemark. Home Children a ainsi été un programme gouvernemental britannique ayant pour but d’envoyer dans les pays du Commonwealth, notamment l’Australie et le Canada, des dizaines de milliers d’enfants britanniques des classes laborieuses, pauvres, orphelins, ou abandonnés. Le prétexte invoqué était que les enfants pauvres avaient plus de chances de vivre en bonne santé physique et morale, dans les régions rurales du Canada. En réalité, ils servirent de main-d’œuvre gratuite. Ainsi, entre 1869 et 1948, environ 100 000 enfants britanniques ont été envoyés au Canada pour travailler dans des fermes ou dans des maisons privées en tant que domestiques. En Australie, 7 000 d’entre eux furent déplacés entre 1920 et 1967.

Plus tard, au Canada encore, c’est une autre politique qui fut mise en place entre 1953 et 1955 lorsque la Gendarmerie royale du Canada a délocalisé environ 92 Inuits d’Inukjuak, dans le nord du Québec, et de Mittimatalik dans l’objectif de coloniser deux régions des îles de l’Extrême-Arctique. En pratique, le Canada ordonna cette délocalisation pour asseoir la souveraineté canadienne dans l’Arctique. 

Ainsi, le cas des « enfants de la Creuse » n’est pas isolé. L’exportation des enfants, notamment au XXème siècle, a en réalité été un recours politique plus courant que ce que l’on pourrait imaginer. Poursuivant des économiques et démographiques, cette politique du nombre a presque toujours pris le dessus sur les autres préoccupations, qu’elles soient sociales, culturelles, environnementales ou identitaires, et a été la responsable de nombreux traumatismes continuant d’hanter les principales victimes. 

En couverture: Tarmac, par Marcelino James, sous license Pixabay.

Edité par Thierry Prudhomme

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