La Chine face au défi environnemental

La Chine fait de son régime autoritaire son atout principal pour transcender le paradoxe auquel elle est confrontée et s'affirmer ainsi comme leader "vert"

Depuis son ouverture sur la scène internationale dans les années 80, la croissance économique de la Chine, comme tout pays en développement, a fortement négligé l’aspect environnemental. Cependant, à l’heure où les conférences internationales pour le climat se multiplient, où diverses marches exhortant à la protection de l’environnement prennent place dans le monde entier et où les États-Unis se retirent de leurs engagements, la Chine elle, se présente aujourd’hui comme pollueur repenti qui souhaite désormais s’imposer en tant que leader de la transition écologique.

En effet, depuis le 12ème plan du Parti Communiste Chinois (PCC) en 2011-2015, la lutte pour l’environnement a été définie comme priorité dans la politique du gouvernement. Li Keqiang, Premier ministre du pays, a ainsi déclaré en 2017 « une guerre sans merci pour préserver un ciel bleu », et Xi Jinping s’engage là où les Etats-Unis abdiquent en se démarquant aux sommets internationaux comme celui de la COP21 à Paris où il ré-affirme son ambition d’atteindre à long terme une « civilisation écologique ». Seulement, l’Empire du Milieu se heurte aujourd’hui à un paradoxe majeur qui témoigne de l’ampleur de sa transition : malgré des progrès environnementaux non négligeables, le pays reste le premier pollueur mondial.

Xi Jinping s’exprimant à la conférence internationale sur le climat (COP21) à Paris en 2015, par UNclimate change sous licence CC BY 2.0

Cette crise environnementale traversée par la Chine repose sur une combinaison de plusieurs facteurs structurels, chacun nécessitant la mise en place de mesures spécifiques. Tout d’abord, la Chine doit faire face à un poids démographique important : ses 1,4 milliard d’habitants en 2018 en font le pays le plus peuplé du monde. L’urbanisation découlant de ce poids démographique hors norme est le deuxième facteur ralentissant les avancées écologiques. Elle entraîne une concentration de la pollution au cœur des grandes villes chinoises telles que Pékin, Shanghai, Xingtai ou encore Harbin et les rend régulièrement victimes d’épisodes « d’airpocalypse » où l’air devient irrespirable en raison de l’accumulation des particules fines dans l’atmosphère. Ces particules sont liées en partie à la densité du parc automobile chinois qui accueille en moyenne une voiture toutes les deux secondes. Pour y remédier, l’État restreint la vente de voitures neuves, retire les véhicules trop polluants de la circulation et met en place un système de circulation alternée lors des pics de pollution. Cette régulation porte ses fruits puisque selon l’Université de Chicago, les particules fines contenues dans l’air ont baissé de 32% depuis 2014. La Chine doit également sa pollution à la lourde place qu’occupe l’industrie dans son économie, plaçant le pays en tête des émetteurs de CO2 dans l’atmosphère avec près de 30% des émissions mondiales. Pour tenter de diminuer ces chiffres alarmants, la Chine met donc en place diverses mesures, comme la fermeture des usines trop proches des centres-villes, la création d’une taxe écologique depuis le 1er janvier 2018, ou encore le projet faramineux de « grande muraille verte », longue de 4 500 km et visant à lutter contre la désertification et le réchauffement climatique. Enfin, le pays accuse encore aujourd’hui le coup de ses décisions passées, à savoir des choix énergétiques très largement orientés vers les énergies fossiles. La Chine est notamment le premier producteur et consommateur mondial de charbon avec respectivement 46% du charbon mondial produit et 50,5% du charbon mondial consommé. Là encore, le PCC procède à des investissements colossaux notamment en mettant un terme au chauffage charbon depuis 2017 et en investissant massivement dans des parcs d’éoliennes et de panneaux photovoltaïques.

Épisode d’”airpocalypse” à Beijing en 2014

Ainsi, malgré des résultats encore timides, la Chine semble se donner les moyens de ses ambitions écologiques. Face à ce constat, une question controversée mais inévitable se pose : un régime autoritaire comme celui de la Chine est-il plus efficace qu’une démocratie dans la mise en place d’une politique environnementale?

Comme le souligne Libération, il faut « accepter que la liberté s’arrête là où commence la planète ». Et si la démocratie se veut gardienne des libertés individuelles, elle semble cependant oublier qu’elle ne peut plus garantir des libertés infinies dans un monde où les ressources s’épuisent.

Dans le cas très particulier de la Chine, la mise en place de leur politique environnementale semble plus efficace que sous un régime démocratique car il en va de la survie politique du PCC, dont la stabilité et la légitimité sont menacées par la pression interne suscitée au sein de la population, victime des contrecoups de la crise environnementale. En effet, jusqu’ici la légitimité du gouvernement reposait sur un contrat social tacite entre gouvernement et population, l’État s’engageant à la prospérité économique de ses habitants. Aujourd’hui cependant, ce contrat social ne suffit plus. Résidant en majeure partie dans les villes, la classe moyenne est très affectée au quotidien par cette pollution : plus d’un million de morts prématurées est à déplorer chaque année.
D’autre part, le régime autoritaire chinois fait de l’écologie une priorité d’État car il le perçoit comme une opportunité économique majeure. En effet, les bénéfices générés par les investissements dans les énergies vertes permettront à la Chine d’éviter la « trappe des revenus intermédiaires » survenant dans des pays ayant connu une forte croissance économique grâce au faible coût de leur main d’œuvre mais qui, en se développant, ne deviennent plus aussi compétitifs en raison notamment de l’augmentation des salaires de cette main d’œuvre. En écartant ainsi l’hypothèse d’un ralentissement économique, le PCC maintient son contrat avec la population et s’assure donc un avenir pérenne.

En définitive, c’est forte d’un pouvoir exécutif absolu que la Chine est en capacité de faire de l’environnement une priorité d’État. En effet, à l’inverse des démocraties contraintes par les divergences d’opinions et les puissants lobbys capitalistes, le PCC lui, est en mesure d’imposer purement et simplement ses décisions. Si ce procédé autoritaire est perçu comme contraire aux libertés individuelles si intrinsèques aux sociétés occidentales, il semblerait qu’en matière d’environnement, le régime autoritaire Chinois dépasse la passivité de bien des démocraties.

Cependant, si la mise en place d’une politique environnementale semble facilitée par le régime autoritaire chinois, cette approche comporte des limites. De fait, puisque la Chine connaît une censure et une propagande de masse, rien n’exclut l’hypothèse que le pays ne détourne pas les données à son avantage, masquant ainsi la réalité des choses. De plus, si la Chine estime pour le moment tirer avantage du musellement de sa population, cela lui est reproché par ses adversaires démocratiques qui soutiennent que l’éclosion d’une société civile active et investie peut mener à des changements majeurs.
Mais quoi qu’il en soit, les obstacles aux progrès environnementaux du pays vont au-delà de ce désaccord vis-à-vis de la formation d’une société civile puisque la mise en place d’une politique environnementale efficace se heurte immanquablement à la multiplicité des objectifs fixés par le PCC. En effet, la Chine souhaite s’imposer comme leader des énergies vertes tout en insistant catégoriquement sur le maintien de sa croissance économique, sur la protection de ses emplois et de son marché immobilier. Cependant, ces objectifs individuellement ambitieux révèlent collectivement de l’utopie et nécessiteront de faire un choix. Dans le cas de la Chine où la croissance économique est primordiale puisqu’il s’agit d’une question de survie du régime, cette décision risque de se faire aux dépens de l’environnement, comme il a déjà été le cas lors de la crise financière de 2007 où la Chine a préféré relancer ses projets d’infrastructures pour protéger son économie au lieu de maintenir ses efforts en terme d’écologie.

Ainsi, malgré d’importantes mesures mises en place ces dernières années pour lutter contre la pollution, la Chine se voit toujours classée comme premier pollueur mondial. Si le pays veut véritablement s’illustrer en tant que champion des énergies vertes et outrepasser ce paradoxe tenace, il lui faudra redoubler d’efforts. Un défi de taille, que la Chine entend bien relever à coup d’investissements et de projets colossaux, mais également en faisant de sa dictature d’ordinaire si critiquée un atout majeur pour endiguer la plus importante crise de notre temps.

Edited by Charles Lepage 

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