La relation entre Gianni Infantino et Donald Trump comme symptôme d’une transformation plus profonde de la FIFA?
« La politique doit rester en dehors du football et le football en dehors de la politique », déclarait Gianni Infantino, président de la Fédération internationale de football association (FIFA), lors d’une visite à Téhéran en mars 2018, au sujet notamment du bannissement des femmes dans certains stades iraniens. Cette formule résume à elle seule la doctrine officielle de la FIFA : celle d’une organisation sportive internationale qui revendique une stricte neutralité politique. Pourtant, cette neutralité repose sur une contradiction fondamentale. La FIFA affirme vouloir tenir la politique à distance, mais ses marges d’action dépendent en grande partie de sa relation avec les États.
Depuis plusieurs années, ce paradoxe est rendu plus visible encore par le rapprochement entre Gianni Infantino et Donald Trump. S’agit-il d’une proximité circonstancielle liée notamment à l’organisation de la Coupe du monde de la FIFA 2026, ou du symptôme d’une évolution plus profonde de la FIFA, devenue un véritable acteur géopolitique? Si le sport a toujours constitué un instrument de pouvoir et de diplomatie, c’est la place désormais occupée par la FIFA dans ces dynamiques qui mérite d’être interrogée.
Cette tension apparaît déjà dans les règles internes de l’organisation. Le Code d’éthique de la FIFA, et plus précisément l’article 15, consacré au devoir de neutralité, rappelle explicitement que « dans leurs relations avec les autorités gouvernementales, […] les personnes à qui s’appliquent ce code doivent rester politiquement neutres […], conformément à une conduite compatible avec leur fonction et leur intégrité.» En théorie, le fonctionnement est clair. En pratique, il l’est beaucoup moins.
Entre Gianni Infantino et Donald Trump, les relations ne relèvent plus depuis longtemps du simple protocole diplomatique. Alors que les deux hommes entretenaient déjà des contacts durant le premier mandat de Trump, leur proximité semble s’être renforcée au point de prendre, par moment, l’apparence d’une véritable connivence.
À la veille de l’investiture à la Maison Blanche de Donald Trump en 2025, Infantino a tenu à remercier le nouveau président américain pour son soutien à la FIFA, mettant l’accent sur un honneur « unique et magnifique » et affirmant sa volonté de voir les États-Unis jouer un rôle central dans le développement du football mondial. Selon lui, dans une logique de soutien mutuel, les deux hommes redonneraient « sa grandeur à l’Amérique, mais aussi au monde entier, car le football unit le monde ».
Cette alliance s’est aussi matérialisée avec la création du groupe de travail de la Maison Blanche, réuni à Washington en mai 2025, afin de planifier les futurs tournois. Cette réunion pouvait sembler logique, puisque les États-Unis s’apprêtaient alors à accueillir la Coupe du monde de la FIFA 2026. Cependant, elle a aussi soulevé des questions plus délicates : pourquoi une telle centralité accordée à Washington et pourquoi l’absence de dirigeants mexicains et canadiens alors que le tournoi est co-organisé par les trois pays?
Alors que Trump qualifie Infantino de « grand ami », les liens personnels qui unissent les deux hommes semblent dépasser le cadre de la coopération sportive classique.

La Coupe du monde de la FIFA 2026 a constitué le premier test concret de cette proximité. Elle a montré à quel point les ambitions de la FIFA et les priorités du gouvernement américain peuvent se rejoindre, mais aussi entrer en tension. L’un des points les plus sensibles a concerné la liberté de circulation des acteurs du tournoi. En théorie, avec l’existence du FIFA World Cup Hosting Agreement (« Accord d’accueil de la Coupe du monde de la FIFA »), le pays hôte doit garantir un accès non discriminatoire aux personnes impliquées dans l’événement. En pratique, cet engagement a été bafoué. Des refus de visas ont été rapportés, et certaines décisions ont même conduit à des expulsions. Le Somalien Omar Abdulkadir Artan, désigné meilleur arbitre de la Confédération africaine de football en 2025, figurait parmi les 52 arbitres centraux retenus pour la Coupe du monde. Il a toutefois été expulsé du pays et n’a donc pas pu participer à la compétition. L’affaire est d’autant plus marquante qu’elle s’inscrit dans une politique migratoire américaine plus large, marquée par un durcissement des conditions d’entrée sur le territoire.
Certaines ONG ont ainsi décidé de porter plainte contre ces agissements contraires aux politiques de libre circulation. C’est le cas de FairSquare, une organisation de défense des droits humains, qui a, avec le soutien de la fédération norvégienne de football, saisi la commission d’éthique du Comité international olympique (CIO) contre Gianni Infantino le 14 juillet dernier. Le président de la FIFA aurait commis des « violations répétées de la neutralité politique ».
Au vu de ces épisodes, si la FIFA est proche de Washington, est-elle encore capable de faire respecter ses propres exigences lorsqu’elles entrent en conflit avec les politiques américaines?
Cette proximité ne s’explique pas simplement par les affinités personnelles entre Infantino et Trump. Elle s’inscrit surtout dans une stratégie plus large d’expansion de l’organisation du football, dans laquelle les États-Unis se positionnent comme un acteur indispensable. Première puissance économique mondiale, ils offrent à la FIFA un terrain idéal pour développer ses revenus commerciaux, ses droits télévisés et son attractivité auprès des sponsors.
L’enchaînement des événements organisés ou attribués aux États-Unis est révélateur : la Coupe du monde des clubs de la FIFA 2025, puis la Coupe du monde masculine de football de la FIFA 2026, et enfin la Coupe du monde féminine de football de la FIFA prévue en 2031. Cet alignement n’est pas anodin et révèle la volonté de Gianni Infantino de profiter du marché économique américain, sans équivalent, pour inscrire la FIFA dans une région où le football peut encore croître massivement.

Dans cette perspective, les États-Unis sont donc un partenaire pivot pour la FIFA, et c’est précisément ce qui rend la relation entre Trump et Infantino significative : elle ne relève pas seulement d’une amitié politique — elle répond également à une logique d’économie politique du sport.
Ainsi, la FIFA, même si elle n’a sans doute jamais été une instance sportive au sens strict, s’est progressivement affirmée comme un acteur qui négocie avec le pouvoir politique au gré de ses intérêts économiques stratégiques. Les limites du discours de neutralité de la FIFA avaient déjà été relevées lors de la Coupe du monde de la FIFA 2022 au Qatar. À l’époque, l’organisation avait été vivement critiquée pour avoir confié l’événement à un pays accusé de graves atteintes aux droits humains, notamment envers les travailleurs migrants. Ce parallèle montre que la FIFA avait déjà accepté de lourds compromis pour préserver ses intérêts. Le cas des États-Unis montre aujourd’hui que cette logique ne relève plus seulement de l’exception, mais d’une méthode. La FIFA choisit davantage ses partenaires en fonction de leur capacité à garantir le succès de ses compétitions, même lorsque cela l’expose à des contradictions politiques majeures. Elle ne cherche alors pas à sortir le football de la politique, mais plutôt à utiliser cette dernière pour poursuivre ses propres intérêts, par le biais des États, des marchés économiques et d’acteurs qui transforment le sport en instrument de puissance.
Article édité par Naomi Degueldre
Image de tête : Donald Trump et Gianni Infantino, président de la FIFA, lors de la cérémonie de remise du trophée de la Coupe du monde des clubs de la FIFA 2025 au MetLife Stadium le 13 juillet 2025. Photo par Daniel Torok / Maison Blanche, dans le domaine public.