La trêve entre l’Éthiopie et le Tigré est-elle déjà terminée? L’Érythrée en porte une part de responsabilité
Le 2 novembre 2022, l’Éthiopie s’est réveillée sur une promesse de paix : un accord de cessez-le-feu venait d’être signé par l’Éthiopie fédérale, ainsi que par son adversaire historique, le Front de libération du peuple du Tigré (FLPT). Cette accalmie est survenue à l’issue d’un conflit armé ayant dévasté la région, dont le bilan matériel et humain s’est avéré tragique.
Trois ans et une multitude de délibérations plus tard, une nouvelle confrontation se profile à l’horizon; cette fois-ci impliquant l’État d’Érythrée et menaçant l’équilibre de la Corne de l’Afrique dans son entièreté. Cette situation, engendrée par de nombreuses brèches dans l’accord de trêve signé en 2022, soulève plusieurs interrogations : comment ces tensions actuelles ont-elles vu le jour, et quelles issues se préfigurent-elles pour la région du Tigré, ainsi que pour l’Afrique de l’Est?

Le Tigré est une région se situant au nord de l’Éthiopie. Elle se distingue du reste de la nation — composée en grande majorité des peuples Oromo et Amhara — par la présence de nombreux groupes ethniques, à savoir les Tigréens, les Saho, ainsi que les Kunamas. Dr. Daniel Douek, professeur de science politique à l’Université McGill, spécialisé en relations internationales et politique comparée africaine, note que la région, historiquement, n’a pas fait partie intégrante de l’Éthiopie; elle a plutôt été graduellement fusionnée au pays durant sa violente quête d’hégémonie impériale au XIVe siècle.
Malgré sa conquête, le Tigré a, jusqu’à nos jours, conservé une identité distincte, menant à de nombreuses confrontations avec le gouvernement éthiopien — confrontations qui ont contribué à l’accroissement des tensions entre les deux acteurs. Celles-ci ont trouvé leur apogée dans les années 1970, lorsque plusieurs groupes séparatistes armés, dont le FLPT, se sont soulevés en masse contre l’empereur éthiopien Haïlé Sélassié.
À l’issue du conflit, en 1991, une coalition fondée par les groupes séparatistes et nommée le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien arrive au pouvoir, composée de quatre partis politiques représentant chacun un peuple, dont le Tigré, représenté par le FLPT. Un nouveau système gouvernemental, au sein duquel plusieurs groupes ethniques peuvent désormais gouverner les 10 régions d’Éthiopie, voit le jour. Cette nouvelle structure est marquée par une monopolisation conséquente du pouvoir politique par la minorité tigréenne. Celle-ci, bien que ne représentant que 6 % de la population, dirigeait deux groupes sur quatre au sein de la coalition.
En 2018, le FLPT fut par conséquent écarté par le premier ministre actuel, Abiy Ahmed, chef du parti dominant « Prospérité », dans un souci d’éviter la corruption et la répression dont certains membres du FLPT avaient été accusés. Sans qu’il ne le sache, cette décision fut l’élément déclencheur d’un conflit armé sanglant entre le FLPT et son propre parti.
En réponse à cette restructuration gouvernementale, la région du Tigré a pris la décision d’organiser ses propres élections régionales en septembre 2020. Ces élections, perçues comme inconstitutionnelles et illégales par Abiy Ahmed, ont conduit à l’arrêt temporaire de fonds pour la région du Tigré par le gouvernement central. Cette décision fut considérée comme une « déclaration de guerre » par le FLPT, menant à un conflit civil militarisé entre le groupe armé et le gouvernement fédéral, appuyé par les forces armées érythréennes, en novembre 2020. Le FLPT, de son côté, fut déclaré une organisation terroriste par le Conseil des ministres en 2021 en raison d’attaques répétées visant des civils.
Ces confrontations ont plongé le pays dans un climat de terreur et de désespoir; peu laissait présager une fin rapide des hostilités. Cependant, en novembre 2022, à la surprise de plusieurs, une trêve fut atteinte, fruit de discussions entre les chefs des deux partis respectifs, ainsi que de l’Érythrée.
Bien que la guerre civile n’ait duré que deux ans, la population éthiopienne a décompté un bilan déplorable : une estimation de 600 000 à 800 000 morts et plus d’un million de déplacés de leur lieu de résidence — la majorité étant des Tigréens. Les deux partis ont été accusés de nettoyage ethnique par de nombreuses organisations non gouvernementales, telles qu’Amnesty International, et même de crime contre l’humanité envers la population tigréenne.
De nos jours, les camps de réfugiés tigréens restent actifs en Éthiopie — preuve de l’ampleur des migrations forcées enclenchées par la guerre. De plus, les crimes violents, notamment les abus sexuels, étaient routiniers au cours du conflit. Les soldats érythréens, issus des Forces de défense érythréennes, ont été accusés à de nombreuses reprises d’avoir perpétré de tels abus. Enfin, la guerre a considérablement aggravé l’insécurité alimentaire des citoyens du Tigré. En effet, l’OMS a déclaré un état de famine en 2021, estimant que 90 % de la population avait besoin d’une aide alimentaire et que près d’un tiers des enfants souffrait de malnutrition. En 2025, la région se remet toujours des effets dévastateurs du conflit.

La guerre civile de 2020 n’a pas seulement affecté le secteur humanitaire; elle a véritablement remodelé les dynamiques politiques de la Corne de l’Afrique, jusqu’à conduire à des tensions présentement inquiétantes. Un élément clé dans ce changement est le rôle de l’Érythrée. Bien que celle-ci ait offert une aide conséquente à l’Éthiopie fédérale durant la guerre civile, des tensions entre les deux États se sont néanmoins manifestées lors de la signature de l’accord de paix ayant mis fin à la guerre. Le président érythréen Isaias Afwerki a exprimé son mécontentement, déclarant ne pas se sentir suffisamment consulté quant à l’atteinte d’un terrain d’entente. Ceci était principalement lié au fait que ses troupes se situaient toujours dans la région du Tigré lors de l’officialisation de l’accord. De plus, des fissures diplomatiques se sont formées autour de l’accès de l’Éthiopie à un port connecté à l’océan — port que l’Érythrée possède actuellement. Cette montée des tensions entre les deux États s’est également reflétée dans les dynamiques politiques de la région, notamment à travers la création de diverses alliances.
Pendant les trois années suivant la guerre civile, la communauté internationale a observé une dégradation conséquente des relations entre le Tigré et le gouvernement central éthiopien, ayant des répercussions sur l’ensemble de la région. Ces changements ont donné lieu à de nombreuses spéculations et inquiétudes quant à la solidité de la paix entre les deux acteurs et aux implications d’un renouvellement du conflit à l’international.
En outre, plusieurs brèches de l’accord de paix ont été commises, particulièrement par rapport à la clause de désarmement, que certains membres du FLPT ont ouvertement défiée, ainsi qu’aux responsabilités du gouvernement fédéral de réinstaller les familles déplacées qui n’ont pas été remplies. Enfin, Getachew Reda, l’ancien chef du FLPT ayant été destitué, a formé son propre parti connexe, nommé le Parti de solidarité démocratique du Tigré (PSDT). De nombreux ex-soldats du FLPT ont pris la décision de former des milices alliées à ce groupe, agissant contre le parti « Prospérité ». Cette agitation générale semble mener vers un renouvellement du conflit initial et soulève l’inquiétude des experts tout comme des civils.
L’alerte est principalement centrée autour d’une potentielle alliance de l’Érythrée avec d’autres acteurs, dans le but de consolider son pouvoir face à l’Éthiopie. Il est notamment plausible que celle-ci s’associe avec le FLPT, comme le gouvernement fédéral l’a accusée de le faire. Bien que les deux acteurs aient été en opposition dans le passé, l’alliance avec des groupes séparatistes domestiques d’un pays rival est une stratégie fréquente lorsqu’un État tente de fragiliser un adversaire.
De plus, une entente entre l’Érythrée, l’Égypte et la Somalie semble déjà se dessiner. Ces trois États partagent une préoccupation envers l’accès aux cours d’eau que l’Éthiopie monopoliserait, notamment par la construction d’un barrage sur le Nil, qui réduirait fortement l’approvisionnement dans les autres pays de la région. Par ailleurs, l’État a été accusé à de multiples reprises d’amoindrir la légitimité de ses voisins. Par exemple, en janvier 2024, l’Éthiopie a conclu un accord avec la République de facto du Somaliland, lui accordant l’accès à ses terres côtières à l’insu de la Somalie. Durant la période de tensions suivant ce traité, les trois États se sont rencontrés plusieurs fois, menant de nombreux experts à spéculer qu’une alliance se préfigure afin de faire face au géant que représente l’Éthiopie dans la région.
Dr. Douek affirme que, bien que le FLPT soit considérablement affaibli par la guerre civile et le schisme ayant donné naissance au PSDT, et qu’il possède infiniment moins de ressources que le parti dominant, le risque d’un nouveau conflit reste réel. Il est essentiel de considérer les potentiels motifs des membres de l’élite du parti, qui, malgré le bilan très coûteux d’une confrontation armée, y voient potentiellement l’occasion de solidifier la légitimité du groupe sur la scène internationale.
Des efforts de diplomatie et de résolution des conflits sont actuellement mis en place par de nombreux acteurs non étatiques, notamment l’Union africaine. Bien que celle-ci ait précédemment échoué dans le maintien de la paix entre les deux acteurs, elle détient une certaine autorité sur ceux-ci, particulièrement lorsque soutenue par d’autres États. L’ONU, elle, est considérée comme possédant un pouvoir conséquent dans l’imposition des clauses de l’accord de paix, notamment quant à sa capacité à faire appliquer des sanctions financières.
Trois ans après la signature d’un cessez-le-feu, la paix en Éthiopie demeure fragile. Alors que le Tigré se relève d’un conflit dévastateur, un renouvellement de celui-ci s’annonce, son issue tenant l’avenir de la Corne de l’Afrique entre ses mains.
Article édité par Catvy Tran.
Image de tête : « 40th anniversary of the Tigrayan’s People Liberation Front (TPLF)- Mekelle (Ethiopia), 18 February 2015 », par Paul Kagame, sous la licence CC BY-NC-ND 2.0.