L’Algérie en transition ?

Le 28 octobre 2018, le candidat du Front de Libération Nationale pour les prochaines élections présidentielles est annoncé: il s’agit, encore une fois, du président sortant Abdelaziz Bouteflika. Cette candidature pour un cinquième mandat a eu l’effet d’un séisme politique sur le pays. Dès lors, la population se soulève avec une magnitude inédite. Après deux semaines de révoltes et quelques tentatives de concessions, le président Bouteflika – ou plutôt son porte-parole – se plie aux demandes du peuple et retire sa candidature. Les élections présidentielles sont reportées à une date encore indéterminée.

Le printemps arabe de l’Algérie

Le mécontentement du peuple émane à la fois des faibles opportunités économiques, de la négligence du gouvernement à son égard, et du système népotique qui gangrène la démocratie du pays.

En effet, les revenus nationaux dépendent en grande partie des ressources en hydrocarbures de l’Algérie qui représentent jusqu’à plus de 90% de ses recettes. Bien que le pays ne soit pas en tête de liste de l’OPEP dont il est membre, les chutes successives des cours du pétrole depuis 2014 ont eu un impact de taille sur l’économie, qui peine à se diversifier. Ainsi, c’est tout particulièrement l’emploi qui en paie le prix. La population, en majorité assez jeune, se désillusionne. 

Le peuple dirige alors son mécontentement vers un gouvernement qui n’entend pas ses préoccupations et ne semble pas se soucier de la population. En effet, Bouteflika est un “président fantôme”. Il limite ses déplacements et apparitions physiques en raison d’une santé faible, et n’a pas pris la parole devant le peuple depuis 2014. Sa condition physique a déjà soulevé à de nombreuses reprises des questionnements quant à sa capacité à diriger le pays. Lors de la plupart des évènements et occasions où sa présence est requise, il est représenté par un cadre photo, ou bien par l’un de ses fidèles sujets de l’élite politique et militaire, qui sont vraisemblablement plus aux commandes que le président élu. L’annonce de sa candidature a donc été perçue par le peuple comme une insulte.

Enfin, le régime nourrit un système népotique qui est aux antipodes de la transparence, pourtant vitale à la démocratie. Beaucoup de faveurs sont accordées aux classes socio-politiques élevées; beaucoup d’oligarques sont en effet très proches du gouvernement. C’est d’ailleurs là la base même de la plus grande ligne de protestation du mouvement populaire. Cette ligne est anti-régime, vise toutes les échelles du gouvernement, et touche à tous les milieux, politique, économique, et même éducatif. En Algérie, il n’est plus question de savoir qui mérite le plus, mais qui a la capacité de bénéficier du plus de faveurs.

Le mouvement prend une ampleur internationale: ci-dessus, des membres entre autres de la communauté algérienne se réunissent à Paris pour prendre part à la manifestation.

Une opposition précaire

Il était donc grand temps pour le peuple de chercher à mettre fin à un système injuste. Cependant, l’opposition est pour l’instant sans tête de ligne et sans véritable visage. Elle n’est pas encore organisée en un parti digne de ce nom, et repose davantage sur des critiques de l’ère Bouteflika plutôt que sur des propositions politiques qui adressent les maux du pays. Plus elle devient politique, plus elle est divisée, rendant l’optique d’un bloc d’opposition uni compromise.

Outre l’absence d’un programme et d’un agenda politique cohérents, aucun membre significatif de l’opposition ne semble prêt à mener le groupe jusqu’aux élections. Rachid Nekkaz est peut-être le seul qui souhaiterait assumer ce rôle, mais il est aussi le moins propice dans la mesure où le gouvernement a réussi à parsemer son ascension politique d’obstacles. Franco-algérien jusqu’en 2013, il a fait partie du monde politique français pendant un temps, avant de se résoudre à partir pour l’Algérie pour de bon, et à mettre la France derrière lui. Bien qu’il ait renoncé à sa double nationalité et soit à présent exclusivement algérien, le gouvernement a décidé de le rendre non-éligible pour les prochaines élections en raison de son ex-double nationalité. C’est seulement l’une des nombreuses illustrations de ces processus bureaucratiques qui gangrènent le système et la démocratie en Algérie.

Hormis Monsieur Nekkaz, les autres figures d’opposition principales, les partis Front des forces socialistes (FFS) et Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), ne souhaitent pas prendre part dans ce système qu’ils rejettent tant, et appellent au contraire à boycotter les élections. Sinon, il s’agit de personnes qui ont été impliquées, d’une façon ou d’une autre, dans le maintien du régime, tels que l’ancien général militaire Ali Ghediri, le Parti des travailleurs, le Mouvement de la société pour la paix, ou encore Talaie al Houriyate. Ce ne sont donc pas des profils qui peuvent réussir à prendre la tête du mouvement populaire et de ses revendications anti-régime. La dernière chose que ce mouvement souhaite c’est de voir un héritier du système reprendre les rênes.

Le président sortant Abdelaziz Bouteflika, votant aux élections législatives de 2012.

La “démocratie” algérienne

La question n’est presque pas tant de savoir si l’opposition est en mesure de proposer une alternative viable, car le retrait de Bouteflika n’est nullement une assurance d’un changement de taille. En effet, c’est une cabale secrète surnommée “le Pouvoir” qui est jugée être le véritable meneur de jeu politique du pays. Cette élite politico-militaire, héritière de l’indépendance de l’Algérie, représente le pouvoir algérien informel. “Le Pouvoir” contrôle la politique algérienne, et choisit son président. Dès 1963, l’armée prend les commandes du gouvernement et offre au premier président de l’Algérie, Ahmed Ben Bella, son rôle de chef du pays, avant de dissoudre le parlement [1]. Les années qui ont suivi ont oeuvré dans le sens de l’armée, et ont toujours plus accentuées son pouvoir, jusqu’à ce que le peuple réclame des élections démocratiques, accordées sous la pression populaire en 1992. Cela n’empêche nullement l’armée de dissoudre à nouveau le parlement après la victoire du Front Islamique de Libération, vainqueur des premières élections démocratiques officielles du pays. A cela succède une présidence militaire et une guerre civile sanguinaire, jusqu’à l’arrivée de Bouteflika. C’est cette même élite qui a supervisé la libéralisation et prétendue démocratisation du pays, dans le but de maintenir l’ordre politique qui les avantage, et qui a débouché sur l’investiture de Bouteflika [2].

Au travers de différents mécanismes bureaucratiques obscurs, “le Pouvoir”, bras droit de Bouteflika sur le papier, et autorité centrale du pays en réalité, a donc une emprise de taille sur le pays. Il est de loin la figure principale d’autorité du pays, et se montre prêt à prendre les mesures – militaires – jugées nécessaires pour maintenir la “stabilité” en Algérie. De fait, s’il est bel et bien vrai que “le Pouvoir” contrôle l’issue des élections, la démocratie en Algérie s’apparente à une démocratie de façade plutôt qu’une réalité. Ainsi, ils n’ont plus qu’à trouver une nouvelle figure politique pour continuer à assurer leur règne. Qui plus est, le report des élections présidentielles donne de facto une extension au mandat actuel de Bouteflika, qui peut servir à assurer sa succession et à établir une stratégie pour garder le contrôle sur l’avenir politique du pays. Le nouveau gouvernement, quel qu’il soit, va avoir besoin du soutien de l’armée pour s’établir correctement et concrètement. Ainsi, que ce soit directement au travers d’un éventuel successeur, ou bien d’un nouveau coup d’état, il est indéniable que “le Pouvoir” demeure l’acteur central de politique algérienne.

S’il est parvenu à ses fins directes en générant le retrait de Bouteflika de la course présidentielle, ce mouvement populaire est encore loin d’avoir assuré un véritable changement en Algérie. Bien que le peuple sache ce qu’il ne veut pas, et surtout ce qu’il ne veut plus, il n’est pas encore parvenu à formuler ce qu’il veut dans un langage politique. D’autre part, l’étendue de la corruption du système va au-delà de Bouteflika: cette corruption est institutionnalisée et intégrée au système. L’amélioration du pays n’est donc pas encore gagnée, et sans une alternative de la part de l’opposition couplée à une véritable transition démocratique algérienne, le peuple risque de faire face aux mêmes challenges, simplement offerts par quelqu’un portant un autre nom.

Edited by Laura Millo

[1] Cook, A. (2007). Chapter 3. In Ruling But Not Governing: The Military and Political Development in Egypt, Algeria, and Turkey (p. 33). Baltimore: Johns Hopkins University Press.

[2] Ibid, p.32

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