L’Assèchement de la Mer d’Aral: Les conséquences d’un manque de coopération

L’assèchement de la mer d’Aral est une catastrophe naturelle passée sous le radar du public mondial, dont on entend très peu parler de nos jours. Il s’agit d’une affaire délicate, qui met en avant un manque de coopération entre des pays qui cherchent à éviter toute responsabilité. Les causes d’un tel désastre et ses potentielles conséquences sont particulièrement troublantes.

Avant les années 60, la mer d’Aral était la 4ème plus grande étendue d’eau intérieure, derrière la mer Caspienne, le Lac Supérieur, et le Lac Victoria.  La ‘mer’ d’Aral – qui est en fait un grand lac peu salé – était alimenté par les deux plus grands fleuves d’Asie centrale : l’Amu Darya et le Syr Darya. Malgré l’environnement désertique de ses  alentours, la mer d’Aral procurait aux communautés côtières une importante source de pêche : en 1957, cette activité représentait une production de 48 000 tonnes de poissons, soit 13% de la pêche de l’URSS.

Une carte de la mer d’Aral et des deux fleuves principaux qui l’alimentent et qui traversent l’Asie Centrale.

Mais dans les années 50, l’URSS avait d’autres ambitions économiques que la pêche. L’Union Soviétique s’est lancée dans la construction de barrages sur les fleuves qui approvisionnaient la mer d’Aral, afin d’augmenter la production de coton (l’Ouzbékistan reste aujourd’hui le 2ème exportateur) et de céréales. Ainsi, les vallées de l’Amu Darya et Syr Darya sont devenues nettement plus arables, au détriment de la mer d’Aral, dont le niveau d’eau a baissé à une vitesse effrénée. Victime des politiques agricoles soviétiques, la taille de la mer a régressé jusqu’à ne représenter qu’un dixième de sa taille originelle à la fin des années 80. À partir des années 60, le niveau de l’eau a diminué de 20 à 60 km3 par an, et les 68 900 km2 d’étendue d’eau se sont progressivement transformés en un bassin de 7000 km2. Cette perte massive d’eau a drastiquement altéré le climat de la région, maintenant considéré comme continental. Plutôt que d’avoir une moyenne de -25 degrés en hiver et 35 degrés en été, les populations doivent endurer des températures atteignant -50 en hiver et 50 en été, auxquelles s’ajoutent des vents violents atteignant 90 km/h.

Ce bouleversement environnemental et climatique a eu un impact profond sur l’économie des communautés locales. En 1987, les pêcheurs de la région, habitués à des pêches prolifiques, ont atteint le triste record de 0 tonne de poissons pêchés. La pêche est devenue complètement impraticable puisqu’en plus du bas niveau de l’eau (qui limite l’existence de poissons), un taux néfaste de pesticides provenant des fleuves et une augmentation de la salinité de l’eau ont exterminé la quasi-totalité de la biodiversité locale. En plus de l’impact désastreux sur la biodiversité marine, les oiseaux et mammifères de la région ont également souffert: le nombre d’espèces a été divisé par deux. Non seulement une conséquence environnementale mais aussi économique, car les aires de pâturages ont diminué de 80% et la chasse n’est plus un moyen de subsistance convenable. Toute forme de vie, naturelle ou économique, a été profondément affectée par l’assèchement de la mer d’Aral à cause de politiques soviétiques irresponsables.

Un panneau de bienvenu d’une des nombreuses villes fantômes, Moynaq, témoignant du lien de la ville à la pêche (Flickr.com).

Ces problèmes environnementaux ont aussi des effets néfastes sur la santé des populations locales, ce qui force les autorités à constater l’urgence d’établir des solutions efficaces pour sauver la mer d’Aral. L’utilisation importante de pesticides et d’autres produits a  contaminé l’eau et le sol du lac. Avec les vents violents qui traversent le bassin, tous ces produits affectent les populations, que ce soit en contaminant l’eau ‘potable’ ou en polluant l’air. De nombreuses études soulignent ces enjeux de santé publique : la région souffre d’un taux de mortalité infantile parmi les plus élevés au monde (110 / 1000), d’une hausse de cancers, d’anémies, de tuberculoses, etc.

Avec le démantèlement de l’union soviétique en 1991, les cinq pays de l’Asie centrale (Kazakhstan, Ouzbékistan, Tadjikistan, Turkménistan, et Kirghizistan) se sont vus attribués la lourde tâche de sauver la mer d’Aral. Le Kazakhstan et l’Ouzbékistan, dont les frontières divisent la mer, sont aujourd’hui les principaux concernés par cette catastrophe écologique, économique, et de santé publique. Il est alors impératif de se demander sur qui doit reposer cette responsabilité, car malgré des actions menées par de nombreux acteurs mondiaux, la condition de la mer d’Aral reste critique et des actions concrètes sont encore nécessaires.

La situation est complexe. Les projets de développement agricole à l’origine de l’assèchement ont été initiés par le gouvernement central soviétique de Moscou. Mais depuis son démantèlement, la Russie a très peu de lien avec la situation, puisque son autorité ne s’étend plus jusqu’à la région en question. La crise a donc été provoquée par un gouvernement qui n’existe plus. Cependant, de nombreuses sources indiquent que la Russie interfère toujours avec les cinq pays d’Asie centrale, affectant la situation de la mer d’Aral: la Russie chercherait à accroître son influence en renforçant la dépendance en eau des pays. La mer d’Aral est aujourd’hui toujours alimentée par des rivières mineures, dont les sources se trouvent sur le territoire Russe. En bloquant intentionnellement l’eau, la Russie peut donc manipuler à son avantage certains échanges avec le Kazakhstan et l’Ouzbékistan. Par les réformes soviétiques passées, et à travers des actes frauduleux aujourd’hui, la Russie aggrave intentionnellement la situation. Alors qu’elle devrait porter une responsabilité particulière dans cette crise, elle ne participe pas aux projets qui ont vocation à ‘sauver’ la mer.

Il est évident que les cinq pays d’Asie centrale tiennent également une part de responsabilité pour l’assèchement de la mer d’Aral, et plus particulièrement le Kazakhstan et l’Ouzbékistan qui se partagent la mer. Le Tadjikistan, le Turkménistan, et le Kirghizistan ne doivent pas non plus être exclus de l’équation. Malgré des promesses faites lors de sommets entre les 5 pays, ces trois derniers continuent de dévier une partie de l’eau des deux fleuves pour leur propre agriculture et mènent très peu d’effort pour trouver des sources d’eau alternatives. L’Ouzbékistan a été jusqu’à adresser des menaces militaires à l’égard de ces pays pour leur manque de coopération.

L’Ouzbékistan lui-même a également du mal à tenir ses promesses, et son immense revenu provenant du coton le dissuade de modifier son alimentation en eau. La mer d’Aral est aujourd’hui divisée en deux parties distinctes : les bassins du Nord et du Sud. Selon les projections, le bassin du Sud en Ouzbékistan va complètement disparaître d’ici 2025, et même si les effets néfastes des pesticides au fond du bassin se  font ressentir sur la santé publique jusque dans la capitale (Tachkent est à plus de 500 km de la mer), le gouvernement Ouzbek ne semble pas prêt à investir davantage dans les projets de sauvetage.

De son côté, le Kazakhstan travaille davantage avec les acteurs mondiaux pour sauver sa partie de la mer d’Aral. Malgré la création du Fond International pour la sauvegarde de la mer d’Aral (FISA) en 1993 et d’autres projets inter-gouvernementaux similaires pour « redynamiser l’action commune », les pays d’Asie centrale manquent de coordination et le Kazakhstan semble porter une lourde part du fardeau seul, avec très peu de soutien de la part de ses voisins.

Au vu des difficultés à trouver des solutions efficaces et de grande ampleur au problème de l’assèchement de la mer d’Aral, la communauté internationale est entrée en jeu dès le début des années 90. Encourageant les pays d’Asie centrale à se réunir pour faire face au problème ensemble, de nombreux acteurs externes, et surtout la Banque Mondiale, ont réussi à rassembler plus de 800 millions de dollars en seulement 10 ans. En 1990, la Banque Mondiale a mis en place le Programme d’Assistance pour le Bassin de la Mer d’Aral (ASBP), un projet général de réhabilitation, de développement et de planification stratégique sur 15-20 ans. Dans les pas de ce premier effort, d’autres actions ont pu être mises en place. La plus fructueuse d’entre elles est la construction du barrage de Kokaral. Ce gigantesque barrage dans le bassin du Nord a réussi à remonter le niveau de l’eau de 6 mètres depuis 2005 et à baisser le taux de salinité de la mer, permettant à certaines espèces de poissons de la repeupler. Depuis 2007, la pêche a repris et l’économie de la partie Kazakh de la mer d’Aral semble reprendre vie. Malheureusement pour l’Ouzbékistan, la partie Sud de la mer d’Aral semble condamnée à disparaître.

Image troublante de la NASA (2014 à gauche et 2000 à droite) qui montre le sauvetage progressif du Nord, la perte du bassin Sud et le manque d’amélioration malgré les efforts internationaux. (Flickr.com)

L’assèchement de la mer d’Aral démontre bien comment le manque d’entente entre des pays concernés par un même enjeu environnemental peut avoir des conséquences irréversibles. Si l’on peut se réjouir de voir la mer d’Aral réapparaître en partie, il est important de noter qu’il a fallu attendre qu’il y ait des répercussions sur l’économie et la santé des habitants de la région pour que la communauté internationale initie des démarches de sauvetage de l’environnement.

Edited by Lou Bianchi

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