Le gel des prix en Argentine sonnera-t-il la fin du cercle vicieux inflationniste?

L’Argentine vit une crise sans précédent. Son taux d’inflation a augmenté de 48% en 2018. Le taux de pauvreté a augmenté de 5 points au cours de la dernière année pour atteindre un niveau record fin 2018, avec 32% des argentins vivant sous l’indice de pauvreté. Le chômage a aussi augmenté de 2 points  pour atteindre 9% de la population active.

La popularité du président argentin Mauricio Macri est en chute libre avec seulement 30% des intentions de votes à 6 mois des élections présidentielles. De plus, l’ancienne présidente de centre gauche Cristina Kirchner arrive en tête des pronostics. Comme ultime recours face à une réélection incertaine et une inflation insolvable, le président Macri décide en avril 2019 de fixer le taux de change du peso sur les produits de première nécessité. Cette décision contraste avec ses politiques antérieures de “laissez-faire” qui visaient à limiter les dépenses publiques afin de relancer l’activité économique. Les opinions divergent sur l’efficacité de ce nouveau système sur le court terme car certains craignent un retour aux heures noires de la crise financière de 2001. Néanmoins, l’Argentine a appris des erreurs commises les dernières décennies et cette nouvelle étape pourrait permettre à l’économie de retrouver sa stabilité.

L'ancienne présidente de centre gauche Cristina Kirchner est en tête des intentions de vote.
L’ancienne présidente de centre gauche Cristina Kirchner est en tête des intentions de vote.

“L’histoire montre que, par ignorance ou pour satisfaire la demande populaire, dans de nombreuses occasions les gouvernements successifs ont imposé des systèmes de contrôle des prix. L’histoire montre aussi que ces décisions furent toujours un échec” écrit La Nacion. Afin de comprendre pourquoi les Argentins craignent la décision du président, il faut retourner 30 ans en arrière. Suivant l’instauration de la démocratie en 1983, l’Argentine souffre d’hyperinflation: le niveau des prix augmente de façon incontrôlée. Les investisseurs perdent confiance dans le peso argentin. Sa valeur dégringole, et les biens de consommation de base deviennent inaccessibles aux classes moyennes. En contraste, à la même période, la valeur du dollar américain augmente aux Etats-Unis. Ainsi, en 1992 le ministre de l’économie Domingo Cavallo décide alors de fixer le peso au dollar afin de faire remonter la valeur du peso et endiguer l’hyperinflation.

Ce système de taux de change fixe est appelé “currency board”. Les premières conséquences de ce système sont d’abord positives, mais il suscite plus tard des retombées catastrophiques pour l’économie. La brusque remontée du dollar en 1998 entraîne une appréciation excessive du peso. Le prix des produits argentins augmente. Les exportateurs du pays voyant la demande pour leur production baisser subissent de plein fouet ces conséquences. Lorsque le gouvernement souhaite mettre fin au currency board pour reprendre le contrôle de la valeur de sa monnaie, ce changement s’accompagne de difficultés. Tous les contrats signés par les entreprises étrangères les dernières années partent du principe que le dollar et le peso sont à parité et que les comptes peuvent être détenus dans les deux monnaies. Le pays est bloqué dans un système qui nuit à sa compétitivité. L’Argentine décide, malgré les réglementations, de mettre fin au currency board. Dès lors, les investisseurs étrangers se sentent trahis et perdent confiance dans l’économie argentine qui se retrouve affaiblie. Le retour à un système de taux de change flottant fait baisser la valeur du peso et l’Argentine se retrouve de nouveau face à une inflation incontrôlable.

Le président argentin Mauricio Macri est en proie au doute face aux élections présidentielles d’Octobre 2019.

Plus de 20 ans plus tard, l’Argentine n’a toujours pas trouvé de solution efficace contre la dépréciation du peso. Le taux d’inflation a été multiplié par deux entre avril 2018 et avril 2019. Avec le soutien du Front Monétaire International (FMI), le président Mauricio Macri a décidé de revenir à un taux de change fixe pour les produits de première nécessité afin d’éviter leur inflation. Les analystes économiques se divisent sur l’impact à long-terme de cette décision, en partie à cause des conséquences du currency board dans les années 1990. Pourtant, celle-ci pourrait bien permettre de relancer l’économie. En effet, ce système sera différent de celui du currency board car le peso ne sera pas indexé au dollar et les contrats ne seront signés uniquement qu’en peso. Ce sera la banque centrale argentine qui se chargera de maintenir la valeur fixe du peso en vendant ses réserves de liquidités étrangères afin de faire remonter son cours. Ce système permettra à l’Argentine de pouvoir retourner sans difficultés au système de change actuel et de garder un contrôle fort sur la valeur du peso en cas d’appréciation excessive.

Les détracteurs de cette décision affirment que la Banque Centrale ne dispose pas d’une capacité suffisante de réserves étrangères. Néanmoins, les récoltes des agriculteurs argentins s’annoncent très fructueuses cette année et représentent une grande partie des exportations. Ces ventes permettront de faire entrer des devises étrangères dans le pays. Le FMI a également accordé en juin 2018 un prêt de $56 milliards de dollars USD à l’Argentine. Par conséquent, la Banque Centrale pourra utiliser cet apport pour soutenir le cours du peso. Le soutien du FMI dans l’application de cette politique renvoie un signal fort quant à son probable efficacité sur le long terme. Il devrait permettre aux investisseurs argentins qui craignent une situation semblable à celle de 2001 de garder confiance en ce nouveau système.

Des conclusions sur l’efficacité de la mise en place du taux de change fixe par le président Macri ne pourront être rendues avant plusieurs semestres. Si le système tient ses promesses, la classe moyenne regagnera du pouvoir d’achat et la courbe du chômage pourrait s’inverser. A moins d’un an des élections présidentielles, cette étape s’annonce ultime et décisive dans le clivage politique argentin.

 

Edited by Salome Moatti

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