Le Maroc avance, son peuple patiente

Lourd bilan en un laps de temps trop court : en dix jours, huit femmes enceintes, toutes en attente d’une césarienne, sont décédées à l’hôpital Hassan II d’Agadir mi-septembre. Le drame, relayé par les réseaux sociaux, a bouleversé l’opinion publique. Très vite, des manifestations éclatent devant ce que les habitants d’Agadir appellent « l’hôpital de la mort ».

Ces premières mobilisations, modestes mais chargées de colère, allument une étincelle. Sur les réseaux, notamment sur TikTok, Instagram et Facebook, l’affaire s’enflamme, entre indignation, témoignages ou appels à la justice : le scandale dépasse la région du Souss, là où se trouve l’hôpital, pour devenir un symbole d’un mal plus profond, celui d’un système de santé marocain à bout de souffle. 

À la fin du mois de septembre, la contestation prend de l’ampleur. À travers le Maroc, la jeunesse descend dans la rue pour réclamer des réformes structurelles, non seulement dans le domaine de la santé, mais aussi du système éducatif jugé délaissé et inadéquat pour former ses futurs citoyens. Un contraste saisissant se dessine; alors que des milliards de dirhams sont investis dans les infrastructures sportives en prévision de la Coupe d’Afrique des nations de football (CAN) qui aura lieu du 21 décembre 2025 au 18 janvier 2026, les hôpitaux, eux, peinent à sauver des vies. 

À partir du 27 septembre, de vastes manifestations éclatent dans les villes du royaume, de Tanger à Casablanca, en passant par Rabat, la capitale du pays. L’appel à la mobilisation, inattendu par son ampleur, émane d’un mystérieux collectif : GenZ212. À ce jour encore, on ne sait toujours pas qui serait l’instigateur derrière le mouvement. 

Le groupe émerge sur Discord, une plateforme initialement conçue pour les échanges vocaux entre joueurs, mais désormais devenue un espace hybride mêlant chats instantanés, canaux audio et partage de contenu. Dans ce cas précis, Discord s’est transformé en QG de la contestation, où sont diffusées des photos et des vidéos des manifestations, mais aussi les dates des rassemblements. 

L’appropriation des outils numériques par la jeunesse illustre une véritable mutation générationnelle; alors que les anciennes formes d’activisme comme le militantisme étudiant ou syndical universitaire s’essoufflent, la coordination en ligne, anonyme et décentralisée, redéfinit désormais les modes d’expression politique.

Manifestations au Maroc. Photo de YOUSSEF elbelghiti depuis Pexels, libre d’usage.

Alors que le Maroc affiche sa volonté de devenir un pays moderne et tourné vers l’avenir, la réalité sociale peine à suivre. Le contraste est frappant : d’un côté, une ambition nationale soutenue par des projets d’envergure, et de l’autre, une société civile qui continue de souffrir par la relégation de ses besoins fondamentaux au second plan. Aujourd’hui, à travers les manifestations, les tensions ne sont plus seulement palpables, elles sont dévoilées au grand jour. 

À l’approche de la CAN, le royaume multiplie les chantiers. En effet, l’événement est perçu comme une occasion rêvée de consolider l’image d’un Maroc ambitieux, capable de rayonner à l’échelle internationale et d’afficher ses avancées techniques. À noter que pour la rénovation de six grands stades à travers le pays et la construction du grand stade de Casablanca, une somme majeure de 14,5 milliards de dirhams a été versée. 

Cependant, derrière cette vitrine de modernité se dessine une autre réalité. Tandis que le pays érige des infrastructures spectaculaires, son système public de santé et d’éducation demeure fébrile. Le drame survenu à l’hôpital Hassan II d’Agadir en est le symbole : huit femmes y ont perdu la vie, faute de moyens et d’organisation. On y voit ici l’écart grandissant entre la volonté de développement et la négligence des piliers sociaux du pays. C’est précisément ce fossé que dénonce GenZ212, le mouvement à l’origine des manifestations récentes, qui rejette la CAN perçue comme un investissement mal placé.

L’exemple du TGV reliant Casablanca à Tanger, inauguré en 2018, illustre également cette tension. Mis en avant comme le premier train à grande vitesse du continent africain, ce projet de 22,9 milliards de dirhams, financé à moitié par la France, ambitionne maintenant d’étendre son trajet jusqu’à Marrakech. Pourtant, le billet du TGV pour aller de Casablanca à Tanger en deuxième classe coûte 270 dirhams, alors que le SMIG marocain, ou le Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti, d’après les données de la CNSS, s’élève à 3266 dirhams par mois, soit à peine 105 dirhams par jour. Alors, le calcul est simple : une grande partie des citoyens ne peut se permettre de profiter de cette prouesse technologique. 

Stade de football marocain. Photo d’Earth Photart, libre d’usage sur Pexels.

Les protestations le démontrent : le fossé entre progrès technologique et réalité sociale ne reste pas sans conséquences. Alors que les chantiers de prestige se multiplient sans répondre aux besoins de base de la population, la frustration s’accumule jusqu’à se transformer en colère ouverte. Ainsi, derrière les stades et les TGV, une question demeure : jusqu’où un pays peut-il viser les étoiles lorsque son pouvoir d’achat s’effrite et que la prospérité reste inégalement partagée? 

Dans les jours suivant les premières manifestations, la réponse des autorités est sévère : selon Human Rights Watch, près de 270 manifestants, dont 39 mineurs, sont arrêtés et traduits en justice. Le bilan s’aggrave le 1er octobre, lorsqu’à Lqliâa, près d’Agadir, trois personnes perdent la vie lors d’affrontements contre les forces de l’ordre. Ces violences marquent un tournant : la contestation sociale, née d’un drame hospitalier, devient alors une crise nationale. 

Face à cette escalade, le premier ministre Aziz Akhannouch tente d’apaiser les tensions. Dès le lendemain de l’affrontement, il prend parole et déclare : « L’approche fondée sur le dialogue est la seule voie pour traiter les différentes problématiques auxquelles notre pays est confronté ». Près d’une semaine plus tard, le roi Mohammed VI prend la parole lors d’un discours royal, insistant sur la nécessité de rester « engagé à plaider la cause des citoyens ».

Article édité par Zineb Annasabi.

Image de tête : Le Maroc multiplie les projets d’infrastructure sportive en vue de la Coupe d’Afrique des nations de football. Photo d’Artem Labunsky, sous la licence Unsplash.

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