Le Sahel tourne le dos à la Cour pénale internationale et à l’Occident
La rupture est consommée : le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont annoncé au mois de septembre quitter la Cour pénale internationale (CPI). Cette décision, calquée sur la politique anti-impérialiste menée par les régimes du Sahel depuis 2020 et l’arrivée de juntes militaires au pouvoir, ne doit rien au hasard. Après la prise de distance avec la France et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), c’est maintenant de la CPI que les pays du Sahel s’éloignent. Fondée en 1998 par le Statut de Rome, la CPI devait incarner la promesse d’une justice universelle. Mais pour les pays sahéliens, la frontière entre justice pour tous et justice occidentale s’est estompée, et, avec elle, la légitimité de la Cour.
Les juntes militaires, depuis leur arrivée au pouvoir dans ces trois pays entre 2020 et 2023, affichent une méfiance ouverte envers la CPI et les autres institutions internationales. Ainsi, le porte-parole du gouvernement burkinabé a déclaré en septembre que la CPI était « un instrument de répression néocoloniale », au service de l’impérialisme occidental. En mai dernier, les ministres de la Justice des trois États, qui forment conjointement l’Alliance des États du Sahel (AES), avaient déjà dénoncé « l’emprise négative de puissances impérialistes sur l’organisation et le fonctionnement de certaines instances juridictionnelles régionales et internationales » telles que la Cour. Depuis quelques années donc, ces pays se détachent progressivement de l’influence occidentale.
Cette prise de distance se caractérise notamment par leur politique étrangère, qu’ils ont réorientée vers la Chine et la Russie, et avec lesquelles ils ont récemment noué d’importants partenariats économiques et militaires. Ces partenariats peuvent être expliqués par la volonté d’émancipation des anciens pays coloniaux, que ce soit au niveau militaire, économique ou encore culturel. Le Mali a par exemple retiré au français le statut de langue officielle dans sa nouvelle constitution, le rétrogradant au rang de « langue de travail ».

La création d’une Cour pénale sahélienne et des droits de l’Homme en mai 2025 est ainsi le plus récent exemple de la politique régionaliste de l’AES. La Cour est présentée comme une institution locale, indépendante et juste qui saura mieux juger les crimes commis au Sahel que les institutions internationales, qu’elles accusent de condamner spécifiquement les personnalités africaines. La création de cette cour a été appuyée par le soutien de la Russie, État non-membre de la CPI, qui souhaite réformer la justice internationale. Ainsi, selon Dmitri Medvedev, vice-président du Conseil de sécurité russe, Moscou veut défaire le statu quo en bâtissant une juridiction internationale alternative à la Cour pénale internationale.
Cette décision de créer une Cour régionale pour le Sahel intervient ainsi alors que la Russie poursuit sa guerre d’agression contre l’Ukraine, et que la CPI a émis un mandat d’arrêt international en mars 2023 contre Vladimir Poutine pour crimes de guerre. Moscou avait alors ouvert une enquête contre le procureur et trois juges de la Cour en guise de représailles. Une mesure symbolique mais révélatrice de la défiance russe contre le système international.
L’implication russe au Sahel n’est pas anecdotique; affaiblir la CPI, c’est renforcer son propre pouvoir d’influence. En délégitimant la Cour, elle tente de bâtir un système alternatif à la justice internationale actuelle. Cela s’explique par le non-respect de la Russie des principes fondamentaux de la Cour, à savoir empêcher puis juger les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre.
Toutefois, ce retrait de la CPI soulève un paradoxe important. Les populations des États du Sahel sont en proie à de nombreuses violences dues à la prolifération de djihadistes dans l’ensemble de la région. Ces groupes terroristes, actifs en particulier dans la zone des trois frontières, sont responsables de nombreux massacres, tout comme la milice russe Wagner, qui, avec la complicité du gouvernement malien, a torturé, violé et tué des centaines, voire des milliers, de civils au Mali, notamment.
La Cour pénale sahélienne disposera-t-elle de la légitimité et de la puissance juridique nécessaires pour juger de ces crimes? Et ce alors même que la Russie a influencé la création de cette Cour et qu’elle est responsable de nombreux crimes sur place? Cette Cour pourrait alors se révéler n’être rien de plus qu’un instrument d’influence pour la politique russe et sahélienne. Rien ne garantit pour l’instant son indépendance et son impartialité, et laisse même présager le pire en termes d’impunité pour les crimes commis par les gouvernements de Bamako et de Moscou en particulier.

La rupture entre le Sahel et la justice internationale s’ajoute à la crise de légitimité que traverse actuellement la Cour. Israël, les États-Unis et la Russie contestent ainsi son autorité comme garante d’une justice universelle. Les États-Unis n’ont jamais ratifié le Statut de Rome, la Russie s’est retirée du traité en 2016, et Israël accuse la Cour de partialité politique à la suite de l’ouverture d’une enquête sur les crimes commis à Gaza par l’armée israélienne. De plus, le mandat d’arrêt émis par la Cour en novembre 2024 à l’encontre de Benyamin Netanyahou et de Yoav Gallant n’a pour l’instant pas été couronné de succès.
Le Sahel cherche à rompre avec l’ordre international établi dans lequel il est marginalisé. Mais en s’alliant à Moscou, il prend le risque de se retrouver une nouvelle fois dépendant d’un pays, certes puissant, mais qui ne lui offre pas de perspectives économiques certaines : l’économie russe est elle-même sanctionnée par une partie de la communauté internationale.
Article édité par Alexandra Toca.
Image de tête : La Cour pénale internationale (CPI) à La Haye, aux Pays-Bas. Photo de Tony Webster, sous la licence CC BY 2.0, via Wikimedia Commons.