Les dynamiques politiques européennes au cœur de la décision sur les hubs de retour

Le 26 mars 2026, s’inscrivant dans la continuité du Pacte sur la migration et l’asile, une proposition de Règlement visant à établir un système commun de retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier a été adoptée par le Parlement européen.

Ce texte prévoit un durcissement de la politique migratoire, en offrant la possibilité aux États membres de recourir à des « hubs de retour », une mesure largement défendue par les partis d’extrême droite, qui se sont d’ailleurs alliés avec le groupe de centre-droit pour soutenir son adoption. Ces centres, situés hors du territoire de l’UE, seraient destinés à envoyer et à possiblement détenir des ressortissants de pays ne faisant pas partie de l’UE — ayant été déboutés du droit d’asile et en « situation irrégulière ». Cette politique aurait l’objectif de freiner l’immigration « illégale » plus efficacement, en envoyant un signal dissuasif aux individus souhaitant migrer vers l’UE.

Selon lInternational Rescue Committee (IRC) (« Comité international de secours »), de telles politiques risqueraient de porter atteinte au droit international, ainsi qu’à la Charte des droits fondamentaux de l’UE. De cette manière, l’IRC estime que le transfert de personnes vers des pays situés en dehors de l’UE, où celles-ci n’auraient aucun lien, pourrait créer des « no man’s land juridiques », dans lesquels il serait difficile de garantir le respect des droits fondamentaux. Ces centres portent alors le risque de fonctionner comme des lieux de détention « de facto », sans procédure régulière.

Cette proposition arrive alors qu’en 2025, le nombre de nouvelles demandes d’asile a baissé de 27 pour cent par rapport à 2024, avec environ 669 365 demandes — une quantité représentant près de 0,1 pour cent de la population de l’UE. Les « franchissements irréguliers » ont également diminué de 26 pour cent, soit d’environ 178 000 individus. Ces statistiques sont bien éloignées de celles observées lors de la « crise migratoire » de 2015-16, qui avait été considérée comme une urgence par de nombreux États membres. Comment expliquer donc l’adoption d’une telle proposition aujourd’hui?

Il est clair que les partis d’extrême droite ne semblent pas prêts à abandonner la question de l’immigration. Ces acteurs, de plus en plus établis dans la politique européenne, ne cachent pas leur anxiété vis-à-vis de l’immigration dans leurs discours. C’est ainsi que, par exemple, Udo Landbauer, représentant du Parti de la liberté d’Autriche, parti autrichien d’extrême droite, appelle à l’expulsion systématique des « criminels » hors d’Europe. Parallèlement, Jordan Bardella, président du Rassemblement national, soit un parti français d’extrême droite, soutient qu’il « [faudrait des murs] aux portes de l’Europe ». 

Ce genre de discours repose sur l’idée que l’UE aurait perdu le contrôle de ses frontières, et qu’il serait conséquemment nécessaire de mettre en place des politiques migratoires plus restrictives. Notamment, la statistique selon laquelle seulement 20 pour cent des personnes faisant l’objet d’une décision de retour quittent effectivement le territoire de l’UE est souvent employée afin de légitimer la création des « hubs de retour ».

S’inscrivant dans un discours identitaire plus large, cette rhétorique — surtout mobilisée par les partis d’extrême droite — avance un nationalisme civique qui tente de légitimer des politiques d’exclusion en positionnant les valeurs « libérales » et « démocratiques » de l’« Occident » en opposition aux valeurs « anti-libérales » et « autoritaires » attribuées aux populations issues de l’immigration. Cette supposée incompatibilité des valeurs sert alors de prétexte pour cibler certains groupes raciaux ou religieux, notamment les populations musulmanes.

Poussée à son paroxysme, cette logique d’exclusion s’incarne dans le concept de remigration, soit « le retour forcé ou incité de populations dans leur pays d’origine ». Inspiré par la théorie du « grand remplacement », ce concept repose sur l’idée que les transformations démographiques menacent les identités nationales et européennes, faisant des migrants et des réfugiés les principaux boucs émissaires des incertitudes économiques, sociales et identitaires — une tendance qui s’est particulièrement intensifiée à la suite de la « crise migratoire » de 2015-16, accompagnée d’une montée de la xénophobie, de l’islamophobie et des crimes haineux.

Manifestation pour la remigration à Calais, France en 2015. Photo appartenant à Jérémy-Günther-Heinz Jähnick, sous la licence GFDL-1.2.

Selon Yves Bertoncini, consultant en affaires européennes et conférencier à l’École supérieure de commerce de Paris (ESCP), bien que la remigration demeure une idée très minoritaire en Europe, l’évolution de la politique européenne témoigne tout de même d’une montée en puissance des partis d’extrême droite au sein du Parlement européen. Ce dernier, élu directement par les citoyens européens, exerce des pouvoirs législatifs, budgétaires et de contrôle politique au sein de l’UE. Les députés y siègent par groupes politiques plutôt que par nationalité — le principal étant le Parti populaire européen (PPE), de centre-droit, et premier parti du Parlement avec 184 sièges. À sa droite se trouvent les Conservateurs réformistes européens (CRE), les Patriotes pour l’Europe (PfE), ainsi que l’Europe des nations souveraines (ENS) — détenant en tout 196 sièges — et à sa gauche, les libéraux de Renew Europe (RE), l’Alliance progressiste des socialistes et démocrates (S&D), les Verts/ALE et la Gauche (GUE/NGL) — détenant en tout 311 sièges.

La distribution des sièges au Parlement européen 2024-2029. Par Nathan Feldman, sous la licence CC BY 4.0.

 

Deux facteurs semblent avoir favorisé l’adoption de ce texte, approuvé par 389 voix contre 206, avec 32 abstentions, dont les voix favorables décisives provenaient notamment du PPE, le parti traditionnel de centre-droit.

Le premier est la dynamique parlementaire actuelle : non seulement les partis d’extrême droite occupent davantage de sièges au Parlement européen, mais le PPE, désormais le parti dominant, est également un parti pivot. Comme le souligne Yves Bertoncini, cette position lui permet de constituer des majorités avec les partis situés à sa droite, sans les partis de centre et de gauche. Le PPE n’est donc plus contraint de s’appuyer sur la traditionnelle « grande coalition » avec le centre et la gauche, et dispose d’une plus grande marge de manœuvre pour privilégier des alliances à droite lorsque ses intérêts politiques le justifient.

Le second facteur est la dynamique partisane autour du sujet de l’immigration. Depuis plusieurs années, les partis d’extrême droite ont largement réussi à s’emparer du sujet de l’immigration et à l’imposer comme l’un des principaux enjeux du débat politique — devenant aux yeux de l’électorat les mieux équipés pour répondre aux « défis migratoires ». Cela est combiné avec la tendance des partis de gauche à éviter ce sujet, notamment parce que leur électorat est plus divisé : d’un côté, les syndicats s’inquiètent des conséquences de l’immigration sur le marché du travail; d’un autre côté, les électeurs progressistes ou issus des minorités sont davantage ouverts à l’immigration, défendant des politiques d’accueil et de multiculturalisme. 

Couplée à la nouvelle dynamique parlementaire, cette évolution crée un effet de contagion : afin de limiter les pertes électorales au profit des partis à sa droite, le PPE est incité à durcir son propre discours et à soutenir des politiques migratoires plus restrictives, même quand il n’y a pas de « crise migratoire » ou d’urgence. L’adoption de la proposition relative aux hubs de retour peut ainsi être interprétée comme le produit de cette double dynamique, à la fois institutionnelle et partisane.

Or, cette alliance ne constitue pas nécessairement un réalignement durable de la politique européenne en faveur d’idées associées à l’extrême droite. Bien qu’on observe une influence croissante des discours identitaires de l’extrême droite sur la droite traditionnelle, comme le souligne Yves Bertoncini, une rupture définitive du PPE avec les groupes du centre et de la gauche l’exposerait à des « représailles » politiques, ces derniers conservant un poids politique déterminant au Parlement européen.

La décision sur les hubs de retour témoigne donc de l’influence croissante des partis d’extrême droite sur la politique européenne. En s’emparant des enjeux migratoires, leurs discours de plus en plus nativistes, qui alimentent les craintes identitaires, économiques et sécuritaires, semblent porter leurs fruits — les partis d’extrême droite gagnant de plus en plus de sièges au Parlement européen. Dès lors, la présence d’un parti pivot comme le PPE favorise des alliances circonstancielles avec la droite européenne, permettant l’adoption d’une législation teintée de ses orientations idéologiques. On peut alors se demander si elle constitue véritablement une solution pragmatique à une éventuelle « crise », ou si elle répond davantage à un agenda idéologique.

Article édité par Naomi Degueldre

Image de tête : LÉ Samuel Beckett secourant 299 migrants durant l’Opération Triton en 2016. Photo appartenant aux Irish Defence Forces, sous la licence CC BY 2.0.

Leave a comment