Les valeurs libérales ont-elles leur place dans l’accord commercial Canada-Chine?

Le 16 janvier 2026, Mark Carney, lors d’une conférence de presse à Pékin, annonce qu’il souhaite « diversifier les liens économiques du pays pour réduire la dépendance [du Canada] aux États-Unis ». À la suite de l’augmentation des tarifs américains, il semble difficile de prédire l’évolution des relations commerciales entre le Canada et son premier partenaire mondial. 

Bien que Carney assure que « les États-Unis resteront le principal partenaire commercial du Canada dans un avenir prévisible », il décrit néanmoins son voisin du Sud comme n’étant « plus un partenaire fiable ». C’est donc pour pallier cette rupture majeure qu’Ottawa se tourne aujourd’hui vers l’Indo-Pacifique, l’Europe et le Golfe, à la recherche de nouveaux partenaires commerciaux.

Mais alors, pourquoi le premier ministre canadien se voue-t-il à un tel discours depuis la Chine? En réalité, cette visite du 16 janvier a un but bien précis : avec le tolet de la guerre commerciale de Trump qui met en péril la prospérité canadienne, quoi de mieux que de se tourner vers le géant commercial chinois pour assurer la continuité du développement économique du pays?  

C’est dans cette optique que Xi Jinping et Mark Carney se sont serré la main pour conclure un accord général de coopération et de développement. Ce dernier prévoit l’amélioration des relations entre les deux pays et leurs peuples, tout en favorisant le développement économique et social.  Cette coopération passerait notamment par des efforts réciproques concernant la baisse des tarifs douaniers sur les exportations agricoles et halieutiques canadiennes vers la Chine, en échange d’une ouverture du marché canadien aux véhicules électriques chinois.

Le drapeau chinois au sommet d’un bâtiment. Photo de Dominic Kurniawan Suryaputra, sous la licence gratuite de Unsplash.  

Bien que ce rapprochement puisse paraître idéal d’un point de vue économique, beaucoup craignent que le gouvernement canadien ne mette de côté ses valeurs en faisant du commerce avec un pays régulièrement critiqué pour le non-respect des droits de l’homme et du droit international. Alors qu’Ottawa s’est engagée à défendre des principes tels que la souveraineté, la sécurité internationale, la prospérité et la Déclaration universelle des droits de l’homme, il n’est pas rare que la Chine entreprenne des actions allant à l’encontre de ceux-ci : attitude agressive en mer de Chine, suppression des libertés à Hong Kong, ou encore menaces militaires récurrentes envers Taïwan. Ces excès de pouvoir sont en pleine contradiction avec les principes libéraux que le Canada promeut sur la scène internationale. Dès lors, Ottawa peut-elle approfondir sa relation avec la Chine sans compromettre ses engagements?

Une contradiction entre la coopération avec la République populaire de Chine et le maintien de valeurs libérales s’articule notamment au niveau de la Stratégie Indo-Pacifique canadienne. Depuis 2022, le Canada reconnaît activement le potentiel mercantile des 40 pays de cette région et, par conséquent, l’importance d’y préserver ses intérêts. Fidèle à ses principes, Ottawa met un point d’honneur sur le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale des États de la  zone. Toutefois, la Chine s’est régulièrement montrée en décalage avec ces principes fondamentaux, notamment par son attitude agressive envers les Philippines dans des zones maritimes contestées, ainsi que ses revendications territoriales sur les îles Spratly et le récif de Huangyan. Ces multiples violations du droit international font l’objet d’une condamnation canadienne, qui juge que les actions du RPC portent atteinte à la stabilité de l‘Indo-pacifique.

Xi Jinping lors d’un dîner officiel à Auckland, en juin 2010. Photo par nznationalparty, sous la licence CC BY-NC-ND 2.0.

Le Canada peut-il donc continuer à désapprouver et critiquer la politique chinoise tout en développant son partenariat commercial?  

Pour Mélanie Joly, ancienne ministre des Affaires étrangères sous Justin Trudeau, il est tout à fait possible qu’Ottawa se rapproche de la Chine sans pour autant laisser de côté ses valeurs et ses convictions. Cela consiste en l’adoption d’une « diplomatie pragmatique »; le Canada s’ouvre à de nouveaux marchés tout en restant proche de ses alliés et en encourageant  le respect du droit international, norme partagée par le concert des nations. De ce fait, tant que le commerce entre le Canada et la RPC ne transgresse pas le droit international, la “diplomatie pragmatique” peut opérer sans pour autant reléguer au second plan les valeurs libérales. 

La ministre assure qu’il serait une faute pour Ottawa de se fermer à des puissances économiques mondiales comme la Chine sous prétexte d’une vision divergente. En effet, malgré la diminution des échanges avec les États-Unis, la Chine dépasse les prévisions avec une augmentation des exportations de 21,8% en un an sur la période de janvier et février 2026. Son excédent commercial sur ces deux mois s’affiche à 213,6 milliards de dollars, contre 169,21 milliards enregistrés sur ce même lapse de temps l’année précédente. De ce fait, non seulement une diplomatie basée uniquement sur la promotion de valeurs libérales pourrait isoler le Canada du commerce international, mais elle limiterait également la coopération et le dialogue nécessaires à la paix entre les pays. Le gouvernement actuel suit ainsi cette voie de la « diplomatie pragmatique ». 

Dans une interview sur TVA Nouvelle, Anita Anand, ministre des Affaires étrangères au gouvernement depuis 2025, ajoute : « La relation est complexe et on doit être pragmatique et aussi avoir nos principes. Donc on peut faire les deux choses en même temps ». 

Mais l’approche de la « diplomatie pragmatique » fonctionne-t-elle réellement? En réalité, il semble que le respect des valeurs et des relations internationales soit intrinsèquement lié. En effet, il paraît complexe qu’Ottawa puisse jongler entre la promotion de la sécurité en Indo-Pacifique et le maintien de rapports amicaux avec Pékin. 

On retrouve sur le site du gouvernement canadien plusieurs déclarations qui critiquent directement les actions chinoises, comme celle-ci : « Le Canada condamne les actions de la RPC contre des navires philippins en mer de Chine méridionale ». Bien que les différences de convictions n’aient pas empêché l’État d’Amérique du Nord et la puissance asiatique d’entretenir des liaisons diplomatiques depuis 1970, un approfondissement de ces dernières pourrait fragiliser le discours d’Ottawa. 

Wang Yi, ministre des Affaires étrangères du RPC, fait part de son espoir que son nouveau partenaire modifie son récit, en « mettant en œuvre une compréhension correcte de la Chine […] afin de promouvoir une anticipation positive des relations bilatérales 

Il semble clair que le gouvernement chinois espère qu’Ottawa adhère au récit national en mettant fin à son discours critique. En cela, il serait souhaitable que le Canada cesse d’avancer une théorie de « menace chinoise », chargée d’interférences et d’atteintes à la sécurité commerciale, choses que l’Empire du Milieu qualifie de « fausses informations ». 

En substance, Pékin cherche à dominer le dialogue diplomatique à travers une intimidation formelle qui demande à Ottawa de modérer son discours sous peine de ne pas vouloir  approfondir les liens économiques. 

Dès lors, le Canada peut-il réellement rester fidèle à ses valeurs si toute critique du gouvernement chinois mène à des répercussions commerciales ? Il semble que le concept de « diplomatie pragmatique » soit difficilement réalisable en vue du récit national que la Chine souhaite préserver. Pris entre ses ambitions économiques et ses engagements normatifs, Ottawa devra apprendre à jouer sur plusieurs tableaux, sans perdre l’équilibre.

Article édité par Alexandra Toca.

Image de tête : Mark Carney lors d’une conférence. Photo par The Financial Stability Board, sous la licence CC BY-ND 2.0.

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