Les violences policières en France, une situation unique en Europe

Le 27 Octobre 2005, Zyed Benna et Bouna Traoré, deux adolescents de Clichy-sous-Bois furent électrocutés dans un poste électrique dans lequel ils s’étaient réfugiés afin de fuir à un contrôle de police violent. Ces deux adolescents sont morts à la suite de leurs blessures, ce qui entraina le développement d’importantes émeutes dans les banlieues parisiennes. En effet, pendant les semaines suivant l’événement, les jeunes de banlieues et les forces de l’ordre se sont constamment affrontés. Ces émeutes révèlent le réel mal-être, encore présent aujourd’hui, dans les banlieues françaises où, trop souvent, les inégalités et violences policières sont réduites au silence. La violence devient le seul moyen d’expression pour des jeunes en perdition qui se sentent abandonnés par leur pays.

Ironiquement, les policiers responsables de la mort de Zyed et Bouna ne seront jugés que 10 ans plus tard en 2015 pour « non-assistance à personne en danger » et « mise en danger délibérée de la vie d’autrui », ce qui prouve le laxisme et l’inefficacité des autorités françaises à punir les dérives des forces de l’ordre. Ce tragique événement mit en lumière les violences policières en France et celles qui ont suivi furent mises en avant par les réseaux sociaux comme ça n’avait jamais été le cas auparavant. Ces violences révèlent un problème profond, que la France, et ce même en 2018, a du mal à résoudre, car elle est trop souvent affrontée à une décision difficile: devoir choisir entre punir les forces de l’ordre, en créant un malaise en son sein ou rester muette sur ces débordements, se mettant à dos les minorités qui sont très souvent les principales victimes des violences policières.

Manifestation qui fait suite au laxisme dont la justice française a fait preuve face aux responsables de la mort de Zied & Bouna.

Ils se nomment Zyed Benna, Bouna Traoré, Rémi Fraisse, Adama Traoré, Théo ou Aboubakar F. et ont tous comme point commun d’avoir été victimes de violences policières: certains ont été tués et d’autres violés. Ces nombreux débordements des forces de l’ordre ont été rapidement relayés sur les réseaux sociaux ce qui permit de renseigner la population sur ces affaires, souvent étouffées par le passé. Les Français ont alors pu demander des comptes au gouvernement qui a le devoir de punir ces excès de violences.

Cependant, il est difficile de savoir si les violences policières sont réellement un phénomène grandissant ou si l’accroissement d’informations relayées sur les déboires de la police donne cette impression. De plus, la France, contrairement à d’autres pays européens, fait preuve de faible transparence sur les chiffres des victimes de la police. Ce n’est que très récemment, fin juin 2018, que pour la première fois, l’IGPN (Inspection Générale de la Police Nationale), la police des polices, a publié un rapport sur les victimes de la police. Ce dernier stipule que, rien qu’en 2017, 14 personnes avaient été tuées par la police et une centaine d’autres avaient été blessées. Ce chiffre est cependant difficile à analyser, car nous n’avons pas accès aux chiffres des années précédentes. Il est donc impossible de savoir si les violences sont réellement en augmentation.

En outre, le rapport ayant été fait par une institution appartenant à la République française, nous pouvons nous demander si certaines affaires, ayant fait peu de bruit ou ayant trop peu de preuves, ont réellement été comptabilisées dans les chiffres. En France, les enquêtes qui donnent un point de vue global et objectif sur les bavures policières sont rares. Peu de chercheurs ou d’organisations non gouvernementales ont fait de recherches ou d’enquêtes sur le sujet, ce qui rend la situation encore plus floue. Les seuls chiffres disponibles viennent de la République française, cette même république qui a attendu 10 ans avant de juger les policiers responsables de la mort de Zyed et Bouna.

Manifestation contres les violences policières en 2014: “Desarmons la police”

La bonne nouvelle est que l’IGPN a prévu de généraliser ces chiffres à tous les services de police en 2018 et pour les années qui suivent. Pour l’instant, les chiffres restent globaux car ils comprennent tous les types d’interventions, contrôles d’identité, lutte anti-terroriste, contrôles aux frontières, encadrement de manifestations, etc. Le fait qu’un pays voisin comme la Grande-Bretagne dispose de ce genre de données en accès public et ce depuis longtemps, montre que la France est en retard sur ses voisins européens. Cela a d’ailleurs attiré l’œil de l’ONU qui a, à travers de nombreux rapports, a interpellé le gouvernement français demandant plus de transparence et moins de laxisme face aux violences policières.

C’est en février 2017 que six experts engagés par le Haut-Commissariat des Nations unies aux Droits de l’Homme ont interpellé le gouvernement français sur « l’usage excessif de la force par la police » concernant 3 personnes d’origine africaine : François Bayiga, Adama Traoré et Théo Luhaka. Le premier fut, en 2016, la victime d’un contrôle violent au cours duquel un policier lui a retiré sa prothèse de jambe entraînant sa chute avant de le traiter de « Nègre ». L’usage de ce type d’insulte est très fréquent: un policier en témoigne dans un documentaire diffusé sur France 3 le 13 Novembre. Cette affaire avait été classée sans suite et réouverte seulement à la suite du rapport de l’ONU.

Marche en soutien à Adama Traoré, mort en juillet 2016

La seconde affaire est celle d’Adama Traoré, particulièrement relayée sur les réseaux sociaux. Ce jeune français d’origine africaine âgé de 24 ans fut retrouvé mort asphyxié dans sa cellule. Les auteurs du rapport se sont notamment plaints de la lenteur de l’affaires et ont demandé une « enquête rapide et impartiale ». Le plus choquant dans cette affaire sont les communications mensongères du parquet de Pontoise qui avait évoqué l’infection comme cause de la mort de Adama Traoré, un mensonge réfuté par la suite car la victime était, en réalité, morte à la suite d’un mauvais traitement de la part de la police.

Enfin, Théo Luhaka a été victime d’un contrôle policier extrêmement violent provoquant “60 jours d’incapacité temporaire de travail du fait d’une section du sphincter anal et d’une lésion du canal anal de dix centimètres de profondeur” qui l’obligent “à porter une poche externe”. Encore une fois, le rapport relève l’impunité totale dont a fait preuve le gouvernement français face à ce ‘viol délibéré’ utilisant l’excuse de l’accident pour se défendre alors que tous les faits prouvent que ce geste était loin d’être un hasard. Ces trois exemples dont l’ONU s’est saisi ont un point commun:  l’impunité totale dont les fautifs profitent. Aucun d’entre eux n’a, à l’heure actuelle, était puni ou même démis de ses fonctions. A la suite du rapport, la France a promis davantage de transparence mais il reste encore beaucoup de chemin à faire.

Une des raisons qui explique l’augmentation des violences policières réside dans la hausse des violences envers les policiers. Ainsi, le nombre de blessés en mission est passé de 4 401 à 5 700 entre 2009 et 2017, soit une hausse de 29%. Il est donc important de souligner que les violences viennent des deux côtés et qu’elles ne peuvent être dans aucun cas justifiées. Par exemple, en 2016, quatre agents de force avaient été victimes d’attaque au cocktail Molotov à Viry-Chatillon dans le 91 et en 2017, 4 policiers sont décédés en mission.

Cette augmentation des violences contre les policiers peut être expliquée notamment par le manque de moyens des policiers pour exercer correctement leur travail. En effet, depuis 2006, le nombre d’agents a diminué d’environ 5 000, passant de 148 855 à 143 982 en 2015, soit une baisse de 3%. Cette restriction des effectifs fait suite à la RGPP (la Révision générale des politiques publiques) qui prit place sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy entre 2007 et 2012 où 12 500 postes de policiers ont été supprimés avec le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite. Avec l’État d’urgence mis en place en France depuis 2015 suite à la vague d’attentats qui a touché le pays, le nombre de missions n’a fait qu’augmenter pour les policiers qui ne bénéficient pourtant toujours pas de plus de moyen. Les forces de l’ordre font face à des problèmes d’effectifs au quotidien, ce qui rend leur mission encore  plus compliquée. De plus, la réduction des effectifs a mené à une augmentation de l’usage des armes à feu  de 57% depuis 2017.

Entre 2009 et 2017, le nombre de policiers blessés en mission a augmenté de 29%.

Même si cela ne justifie en rien les violences policières, il est important de prendre en compte les problèmes présents des deux côtés. La République française se doit alors de faciliter le travail des policiers en renforçant les effectifs tout en punissant les bavures policières. Les violences ne doivent pas rester impunies si la France ne veut pas se mettre à dos les minorités. En France, les Noirs et les Arabes sont sept à huit fois plus susceptibles d’être soumis à un contrôle policier que les autres citoyens et ont donc plus de chances d’être victimes de violences policières. L’intégration de ces populations est impossible tant que celles-ci se sentent en danger dans leur propre pays. L’unification de la France passe par la diminution des violences policières et ce, même si elle doit punir sévèrement les individus responsables de ces bavures créant donc un certain malaise au sein du système.

Edited by Salome Moatti

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