L’Europe divisée face à l’accord UE-Mercosur et ses enjeux écologiques

Après vingt-cinq ans de négociations, l’accord commercial entre l’Union européenne et le Mercosur, alliance commerciale de pays d’Amérique latine, pourrait-il être remis en cause devant la justice européenne? Mercredi 21 janvier, le Parlement européen a saisi la Cour de justice de l’Union européenne afin d’évaluer sa conformité au droit européen. 

Finalisé en janvier 2026 entre l’Union européenne et les quatre pays du Mercosur, l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay, l’accord UE-Mercosur vise à créer l’une des plus grandes zones de libre-échange au monde. Il prévoit la suppression d’une grande partie des droits de douane sur les produits industriels, facilitant notamment l’exportation de voitures, de machines ou de produits agroalimentaires européens vers l’Amérique latine. En échange, les marchés européens s’ouvrent davantage aux exportations agricoles sud-américaines, comme le bœuf, le riz ou le miel, à des taux préférentiels.

Les dirigeants du Mercosur et de l’Union européenne lors d’une conférence de presse à Osaka, au Japon, le 29 juin 2019. Photo prise par Palácio do Planalto, sous la licence CC BY 2.0.

Mais derrière la promesse d’un partenariat économique renforcé, l’accord suscite de vives inquiétudes, notamment dans les secteurs agricole et environnemental. 

Olivier Derruine, assistant et conseiller politique auprès de Saskia Bricmont, députée du Groupe des Verts au Parlement européen explique, en entrevue avec la Revue internationale de McGill, que le problème provient de la libéralisation des marchés et de l’usage par certains pays du Mercosur de produits interdits dans l’UE : pesticides, hormones de croissance ou antimicrobiens. Cette concurrence, jugée « déloyale », pourrait fortement affecter les prix sur le marché européen. 

Les agriculteurs dénoncent un accord qui menace de bouleverser l’agriculture européenne, faute de contrôles et de sanctions suffisants. Face aux inquiétudes du secteur agricole, Olivier Derruine explique que la Commission européenne a récemment proposé des mesures de sauvegarde agricoles destinées à protéger les producteurs européens. 

Mais pour les écologistes, ces mesures restent largement insuffisantes : « On ne s’attaque pas aux causes structurelles du problème » insiste-t-il; « on se contente de mettre des rustines en promettant davantage de contrôles sur les importations, sans examiner réellement les conditions de production. » Il souligne ainsi un réel déséquilibre dans l’application des normes.

Le membre du Groupe des Verts ajoute par ailleurs que « les associations agricoles et européennes multisectorielles et sectorielles – comme le sucre, la betterave ou la volaille – ne croient absolument pas que cette législation va les protéger. » 

Dans plusieurs pays, dont la Pologne, des milliers d’agriculteurs ont manifesté pour dénoncer l’accord et réclamer une saisie de la Cour de justice de l’Union européenne. Près de 5 500 personnes ont lancé des fumigènes, des bouteilles et des fruits contre les forces de l’ordre, qui ont alors riposté avec des grenades lacrymogènes. L’épisode illustre les profondes divisions européennes entre les intérêts agricoles et ceux d’une Europe plus industrielle et exportatrice.

Rassemblement STOP UE-Mercosur, Place du Luxembourg, Bruxelles 04/09/2025. Photo prise par CNCD-11.11.11, sous la licence CC BY-NC-SA 4.0.

Mais les préoccupations ne se limitent pas aux questions économiques : les impacts environnementaux sont tout aussi alarmants. De nombreux experts estiment que ce traité pourrait freiner les efforts européens contre la déforestation et le changement climatique. En ouvrant davantage les marchés à des produits agricoles, il pourrait encourager des modèles de production associés à la destruction de la forêt amazonienne et à l’augmentation des gaz à effet de serre. 

Ainsi, bien que l’accord UE-Mercosur inclue des dispositions sur la durabilité, celles-ci ne sont pas contraignantes. Certains responsables européens se veulent rassurants, affirmant que l’Accord de Paris serait considéré comme un élément essentiel, ce qui permettrait d’imposer des sanctions si un pays du Mercosur ne respectait pas ses engagements climatiques. 

Pour autant, beaucoup restent sceptiques. Olivier Derruine rappelle que cette notion « d’éléments essentiels » reste juridiquement floue : « Nous avons déjà des exemples d’autres accords où, malgré des violations massives et systématiques des droits humains, rien n’a été fait  », note-t-il. 

Il cite notamment l’accord commercial signé entre l’UE et le Vietnam en 2019-2020. Depuis son entrée en vigueur, le nombre de prisonniers politiques a fortement augmenté et le parti communiste vietnamien a renforcé son contrôle, sans que l’Union européenne n’impose de sanctions.

Monsieur Derruine ajoute que l’UE manque de crédibilité pour punir un pays du Mercosur sur des questions de durabilité tant qu’elle n’agit pas sur les problèmes si massivement documentés par des organisations internationales comme l’ONU.

La pérennité de l’accord Mercosur reste largement incertaine. Face à l’absence de mesures contraignantes et aux demandes des agriculteurs, le Parlement européen a décidé de saisir la Cour de justice de l’Union européenne. En janvier, des eurodéputés ont adopté une résolution demandant à la Cour d’évaluer la compatibilité de l’accord avec les traités européens.Les juges devront notamment vérifier le respect du principe de précaution et analyser un mécanisme qui permettrait aux pays du Mercosur de contester certaines législations environnementales de l’UE. 

« Si la Cour de Justice décide qu’il y a des problèmes potentiels, cela pourrait donner lieu à une renégociation d’une partie de l’accord », conclut Olivier Derruine. 

Alors que l’accord continue de diviser l’Europe, opposant défenseurs du libre‑échange et partisans d’une ambition écologique plus forte, l’accord Mercosur illustre les tensions persistantes entre stratégies économiques et engagements environnementaux pour l’Europe.

Article édité par Mathilde Uhlen.

Image de tête : Les organisations agricoles, syndicats et associations réaffirment leur opposition ferme au traité UE-Mercosur. Photo prise par CNCD-11.11.11, sous la licence CC BY-NC-SA 4.0.

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