L’Hydre Politique Du Venezuela: Combien De Têtes Pour Une Même Nation?

Les débuts 2019 sont rudes pour le Venezuela, qui se retrouve en plein chaos politique, résultat d’une interminable crise économique et sociale aiguë. Le 03 février, le président Nicolas Maduro est dos au mur: il fait face à une soixantaine de pays qui lui font comprendre que son séjour au palais de Miraflores devra être écourté, à une Union Européenne au référendum tranché et menaçant, à un peuple divisé, révolté, épuisé. La bulle politique défectueuse qui englobe le pays depuis plusieurs années implose, explose, enfin.

Après le règne indéniablement dictatorial et destructeur d’Hugo Chavez, c’est le socialiste Nicolas Maduro qui prend la tête du Venezuela en 2013, continuant laborieusement sa politique anti-entrepreneuriale, en reposant la prospérité économique sur l’exploitation du pétrole. Cependant, l’industrie est mal gérée, corrompue, possède des infrastructures dysfonctionnelles, et la production est divisée par 2 en 20 ans. Le secteur s’effondre et embarque les 90% des revenus nationaux dans une spirale d’inflation disproportionnée. Les chiffres parlent d’eux-mêmes: le PIB a reculé de 40% en 10 ans, depuis 2015 1,9 millions ont quitté le pays, en 4 ans 90% des habitants sont tombés sous le seuil de la pauvreté et la famine ronge chacun d’entre eux – en moyenne les vénézuéliens ont perdu 11kg depuis 2017! Le rapport du FMI le démontre: avec une hyper inflation de 3% par jour, qui atteindrait 10 000 000% dans le cours 2019, l’augmentation superflue des salaires ne permet pas aux locaux d’acheter une boîte d’œufs ou un kilo de farine de maïs, à moins de sacrifier la moitié de leur revenu mensuel. Pénuries de riz, de pneus, et de médicaments entraînent les flux humains vers l’extérieur, atteignant des taux alarmants: 5 000 ressortants quotidiens depuis 2015 et depuis début janvier, la frontière colombienne affirme recevoir plus de 30 000 personnes chaque jour cherchant à fuir la misère.

Bien qu’en mai dernier le président sortant Nicolas Maduro se soit fait réélire, cela fait longtemps qu’il n’est plus la figure adulée et légitime qu’il prétend être. Après un mandat qui consolide une défaite économique, celui-ci modifie la constitution afin d’autoriser le renouvellement de mandat. Faisant ensuite preuve de concurrence déloyale, il est notamment soupçonné de fraude électorale et d’achat de voix. Les dernières élections ont alors été boycottées par les partis d’opposition, élections considérées illégales par l’Assemblée Nationale même. La Cour Suprême a même ordonné une enquête pénale contre le gouvernement. Les États-Unis se prononcent également contre le règne dictatorial de Maduro, qui de son côté lynche chaque parole de son homologue américain et son « impérialisme » qui semblent appeler à un « coup d’Etat fasciste ».

Violences au Venezuela lors des manifestations de 2017, flickr.com

Le 23 janvier, le « Juro » applaudi du président de l’Assemblée Nationale, Guaido, conduit à son auto-proclamation en tant que président par intérim. La Constitution autorise cette prise de fonction du président de l’Assemblée en cas de destitution du chef de l’Etat. Dans ce cas là, Guaido avance que l’élection de Maduro est seulement résultat de manipulations, et affirme sa nouvelle position de « président en exercice » dans le but de créer un gouvernement provisoire qui organiserait de nouvelles élections libres. Cet homme de 35 ans, aux idées de droite, rassemble tous les partis de l’opposition dans une même démarche contestataire, du jamais vu au Venezuela. Il appelle le peuple à suivre cette révolte en manifestant pacifiquement dans les rues. Tous se rappellent des 125 morts qui avaient suivis les rassemblements violemment réprimés de 2017. Donc, le peuple sort, défile par dizaines de milliers, menant un bras de fer à distance entre chavistes et opposants. Mais déjà, l’ONU révèle un compte-rendu de 40 morts et 850 arrestations. La semaine dernière, des journalistes étrangers présents aux rassemblements ont même été retenus par les autorités, dont deux français du « Quotidien » qui sont restés 3 jours aux mains des services gouvernementaux avant d’être libérés le 2 février.

Pour consolider son appui national, il manque à Guaido le soutien des militaires, qui restent pour l’instant à l’appui du successeur du chavisme. Le « président par intérim » a même fait passer à l’Assemblée une loi d’amnistie qui préserve les soldats de toute condamnation ultérieure s’ils se joignent au mouvement opposant. Tant que le pouvoir militaire est aux mains du dictateur, pas moyen de continuer une révolte pacifique effective. Mais une lueur d’espoir marque le début du mois de février avec le général Yanez, au haut statut au sein de l’armée, qui vient de reconnaître Guaido comme son président officiel. « Traidor! » scandent les journaux chavistes, qui déplorent ce qu’ils considèrent comme un assujettissement à la puissance américaine. En effet, Trump aurait promis à Guaido une prime de près de 20 millions de dollars en cas de destitution de Maduro, nourrissant cette politique interventionniste que continuent de mener les États-Unis sur le continent latino-américain, terrain de jeux favoris.

Pour une région dont les systèmes politiques et sociaux ont été fortement influencés, si ce n’est commandités par les grandes puissances, l’ingérence étrangère est une nouvelle fois un enjeu majeur. Cette crise nationale s’étend à une problématique mondiale. Dès 2017, les États-Unis créèrent le « Groupe Lima », une alliance entre le géant nord-américain et certains pays d’Amérique du Sud, notamment le Pérou, l’Argentine, le Chili, et la Colombie, constituée dans le but précis de chercher à résoudre la crise financière vénézuélienne. L’ombre de Bolton, en tête de la sécurité américaine, surveille de près l’avenir du pays. Des journalistes auraient même révélé avoir aperçu lors d’une réunion avec l’ONU quelques lignes supposant l’envoi de 5000 soldats en Colombie, prêts à intervenir.

Panneau affiché à Cusco, Pérou, dénonçant l’ingérence de Trump au Venezuela, 2018 – Photo de Paloma Baumgartner

Tout en souhaitant la fin du régime dictatorial qui entraîne le Venezuela en chute libre, le peuple latino-américain reste sceptique quand à la légitimité de cette énième intrusion des Etats Unis qui ont, par leur interventionnisme, engendré en parti les chaos politiques sur le continent. L’appui international est un avantage certain pour le peuple qui tente de se libérer de l’emprise chaviste. Mais avec un Trump entraînant avec lui le groupe Lima et ses alliés qui poussent Guaido sur le siège présidentiel, et le reconnaissent comme tel, le pays se retrouve dans la situation hors-norme d’avoir deux présidents à sa tête. Maduro refuse de céder sa place ainsi que d’organiser de nouvelles élections, et Guaido refuse un « faux dialogue » avec son opposant. Appuyé par la Corée du nord, la Turquie, et la Russie – qui continue d’envoyer des armes sur la côte vénézuélienne -, Maduro se garde toutefois d’arrêter le leader opposant, par crainte peut être de faire naître l’étincelle que le peuple et la communauté internationale attendent pour s’enflammer.

Du côté européen, la prise de position est plus nuancée tout en restant très catégorique. Le parlement de l’Union Européenne a lancé un ultimatum le 24 janvier à échéance du dimanche 3 février, date à partir de laquelle Maduro devait reconsidérer l’organisation de nouvelles élections libres et pas seulement de législatives anticipées comme il le propose, faute de quoi l’Union Européenne reconnaîtrait officiellement Guaido comme le président du Venezuela. Ignorant cet ultimatum qu’il considère comme « infantile », Maduro perd sa légitimité le 4 février auprès de 20 pays européens. La Russie condamne cette « ingérence étrangère » à outrance, mais le successeur du chavisme coule sans rien qui semble pouvoir le rattraper. En attendant, la Colombie ouvre des services d’aide humanitaire pour les immigrants de sa « nation soeur », et le pape François se prononce sur sa crainte de faire face à un « bain de sang ». Dans les journaux locaux, des vénézuéliens expatriés affirment avec espoir « Pronto volveremos a abrazarnos » (Bientôt nous reviendrons nous embrasser), mais à quel prix: celui d’une nation libre ou d’un peuple irréfutablement condamné à suivre un chemin tracé par les plus grands?

Edited by Laura Millo

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