Liberté d’expression en Arabie Saoudite et Emirats Arabes Unis: existe t-il une liberté d’expression?

Acteurs incontestables de l’industrie du pétrole, l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis sont deux nations moteurs de l’économie mondiale. Ces deux monarchies entretiennent de nombreuses relations avec les pays occidentaux, qui ont tendance à fermer les yeux sur certaines pratiques autoritaires dont font preuve ces deux états. Ces monarchies dirigées respectivement par le prince héritier Mohammed ben Salmane Al Saoud en Arabie Saoudite, et Khalifa ben Zayed Al Nahyane dans les E.A.U., ont récemment connu certains scandales, démontrant le manque, voire l’absence de liberté d’expression au sein de ces monarchies.

Le mardi 2 Octobre 2018 à Istanbul, Jamal Khashoggi, figure de la presse saoudienne dénonçant le statut autoritaire de la monarchie, disparut dans le consulat saoudien d’Istanbul. Alors que Khashoggi refusait l’étiquette de dissident, il bousculait depuis son exil américain la figure toute-puissante du prince héritier Mohammed Ben Salman. Sa disparition fait l’effet d’une bombe dans le monde arabo-musulman. Accusée directement par la Turquie d’avoir orchestré l’assassinat de ce journaliste de 59 ans, l’Arabie Saoudite va pourtant, dans un premier temps, réfuter ces accusations, assurant que Jamal Khashoggi est sorti du consulat sans encombre. Jamal Khashoggi ne sera néanmoins plus vu depuis ce jour. Dès lors, l’affaire prend une tournure internationale. De nombreux pays occidentaux y réagissent, Ankara promettant que les autorités turques ne resteraient pas silencieuses, Londres annonçant de graves conséquences si les accusations se révélaient fondées. Alors que l’affaire prend de plus en plus d’ampleur, notamment après la diffusion d’une vidéo montrant un faux Jamal Khashoggi sortir du consulat et portant les affaires du journaliste, l’Arabie Saoudite reconnaît le 20 Octobre que Jamal Khashoggi serait effectivement mort au sein du consulat à la suite d’une rixe. En effet, les discussions entre Khashoggi et les employés du consulat, auraient découlé «  sur une bagarre et sur une rixe à coups de poing […]; ce qui a conduit à sa mort », a déclaré le procureur général d’Arabie Saoudite. Néanmoins, Riyad affirme que le prince n’était pas informé de ce meurtre et que ce dernier n’a en aucun cas été prémédité. Dans une affaire au sein de laquelle tous les éléments prouvent la culpabilité de la monarchie saoudienne, Mohammed ben Salmane et le royaume Saoudien demeurent indemnes. Cet assassinat démontre, une fois encore, le manque de liberté d’expression au sein du royaume. Jamal Khashoggi, opposant direct du régime, prônant la destruction des régimes traditionnels du monde arabo-musulman souvent autoritaires, a subi les conséquences de la volonté de faire taire les voix dissidentes au sein de ces régimes. Cette attaque à la liberté d’expression, attaque littéralement meurtrière, montre que malgré la promesse de Mohammed ben Salmane d’ouvrir l’Arabie Saoudite au reste du monde, les opposants au régime se font taire par des emprisonnements, et pour les plus dangereux, par des assassinats: le royaume, fait donc preuve d’une répression certaine envers les contestataires du régime.

Mohammed ben Salmane, ici en visite d’Etat à Alger le 2 décembre, est fortement suspecté, depuis le début, d’être impliqué dans l’assassinat de Jamal Khashoggi. AFP/Ryad Kramdi


Les Emirats Arabe Unis, monarchie composée de sept émirats dont le plus connu est Dubaï,  font également preuve d’une liberté d’expression limitée, et d’une répression certaine. Récemment, la monarchie s’est attaquée à un étudiant anglais de 31 ans inscrit en doctorat à l’université de Durham. Matthew Hedges était depuis plus de deux semaines à Dubaï, où il enquêtait pour sa thèse portant sur « l’impact du printemps arabe sur la politique sécuritaire émiratie ». Un des interlocuteurs qu’il avait rencontré lors de son enquête, l’a alors signalé aux autorités, car inquiété par le sujet de la thèse. Ainsi, Matthew Hedges a été arrêté le 5 mai à l’aéroport de Dubaï et a été détenu en prison jusqu’au 10 octobre. En effet, au bout de seulement 5 minutes de procès, il a été condamné à la prison à perpétuité pour « espionnage pour le compte d’une entité étrangère », notamment pour avoir fourni des informations classifiées au MI6, le service de renseignement britannique. Tout comme son voisin et allié saoudien, Mohammed Ben Zayed, le prince héritier d’Abou Dhabi a récemment fait taire de nombreux opposants et critiques du régime. On peut penser à Ahmed Mansour, défenseur des droits de l’homme âgé de 42 qui fut récemment condamné à 10 ans de prison pour avoir partagé des opinions allant à l’encontre de la politique des Emirats Arabe Unis. Certains professeurs des universités des E.A.U. dont certaines abritent des annexes de grandes universités comme la Sorbonne, sont placés sur une liste noire, ou même expulsés du pays quand leur discours n’est pas en accord avec la politique actuelle du pays. Ces agissements autoritaires démontrent un État fédéral qui ne laisse pas place à une liberté d’expression, pourtant prônée au sein de la communauté internationale.

L’absence de liberté d’expression ne se dirige pas seulement envers les opposants politiques, mais également à l’égard des défenseurs des droits de l’Homme, notamment de la cause féminine. En milieu d’année, 9 militantes féministes saoudiennes ont été arrêtées par Riyad. En prison, ces militantes ont alors été victimes de torture, et plus précisément de coup de fouets, et de chocs électriques. Le Monde rapporte que « C’est la première fois que des détenues sont soumises à de tels traitements dans le royaume ». Qualifiées de « traitresses » par la presse officielle du pays, ces militantes ont été arrêtées à tour de rôle par les services de sécurité du royaume. Les sources affirment que même si les femmes en détention n’ont jamais été bien traitées, l’utilisation de la torture est une première; certaines sources rapportent également certains comportements déplacés à caractères sexuels. Ces agissements vont à l’encontre de ce que Mohammed ben Salman avait pourtant promis pour les femmes, notamment, l’augmentation de leur participation dans l’économie, ainsi que l’autorisation des femmes à conduire; donc, une plus grande liberté au sein du royaume. Accusées d’être en contact avec des services de renseignement du Qatar et de l’Iran, deux ennemis de l’Arabie Saoudite, leurs arrestations avaient été particulièrement médiatisées et affiliées aux abus de ce système monarchique. Néanmoins, aucune de ces 9 militantes arrêtées n’a été inculpée jusqu’à ce jour, la torture ayant sûrement servi à les décourager face à leur cause. La torture de ces militantes est la preuve que le royaume saoudien ne permet pas la liberté d’expression, ce dernier punissant sévèrement les personnes qui s’opposent idéologiquement au régime.

Aziza Al-Youssef, ici en interview, l’une des militantes féministes saoudiennes torturées lors leur détention. 

Face à tous ces scandales, une réponse ferme de la part de la communauté internationale était attendue, et notamment des Etats-Unis qui entretient des relations fortes avec l’Arabie Saoudite. Contre toute attente, malgré le rapport de la CIA qui a démontré que « MBS » (Mohammed Ben Salman) était à la source de l’assassinat de Jamal Khashoggi, Donald Trump continue de montrer son soutien au royaume saoudien. Dans un même temps, face au tollé provoqué sur la scène internationale par la condamnation à la perpétuité de Matthew Hedges, les Emirats Arabes Unis ont finalement fait machine arrière en graciant le chercheur anglais. Ainsi, la liberté d’expression est amoindrie dans ces monarchies du Moyen-Orient concernant tout particulièrement les opposants politiques, les dangers potentiels, ainsi que les militants prônant des causes allant à l’encontre des idéaux et des valeurs des régimes en question.  

Edited by Laura Millo