Opinion | Pourquoi la souveraineté numérique est un enjeu sécuritaire crucial pour l’Europe

Être ou disparaître. Aujourd’hui, l’Europe fait face à un risque existentiel. Pendant de nombreuses décennies, elle a abusé des joyaux technologiques américains et asiatiques sans jamais parvenir à innover ni à devenir un géant de la tech. À l’heure de l’avènement de l’intelligence artificielle, sa subordination technologique aux hégémons technologiques américains et chinois pose un vrai défi sécuritaire pour l’ensemble du continent. 

Combien sommes-nous aujourd’hui à posséder un téléphone fabriqué par Nokia ou par Fairphone — des entreprises respectivement finlandaises et néerlandaises? Hormis le géant coréen Samsung (35 pour cent), ce sont bien Apple (27 pour cent) et les entreprises chinoises Xiaomi, Motorola et Honor (25 pour cent au total) qui contrôlent le marché européen du téléphone portable. Et cela doit inquiéter. 

Le second mandat de Donald Trump à la tête des États-Unis depuis 2025 fait comprendre aux Européens que la relation transatlantique n’est plus synonyme de confiance et d’entraide. Entre menaces douanières, le rétablissement d’une relation unilatérale avec la Russie et la propagation d’idéaux antieuropéens, l’Union européenne réalise qu’elle ne peut plus traiter l’Amérique ni comme un allié fiable ni comme une puissance rationnelle. 

C’est bien pour cela que l’Europe doit assurer d’elle-même la pérennité de son modèle politique, à savoir la démocratie parlementaire. Face à la montée de l’autoritarisme aussi bien en Chine qu’aux États-Unis, assurer la souveraineté numérique de l’Europe, c’est avant tout s’assurer du respect de la vie privée et de la sécurité des citoyens. C’est aussi garantir le respect des valeurs démocratiques propres au modèle de l’Union européenne — fruit d’une coopération interétatique depuis 80 ans. Enfin, être souverain dans le domaine de la technologie permettra de stimuler l’innovation, de créer de nombreux emplois, et surtout de protéger l’Europe de menaces potentielles liées à la dépendance envers des entreprises technologiques étrangères.

Vue extérieure de la Commission européenne, à Bruxelles. Photo de Sébastien Bertrand, sous a licence CC BY 2.0.

En effet, est-il dans notre intérêt que les ordinateurs de nos hôpitaux fonctionnent grâce à Microsoft et que nos données soient stockées dans des clouds américains appartenant à Amazon ou Apple? 

Je souhaite m’arrêter sur un aspect qui me paraît absolument crucial et qui est en mesure de déterminer les prochaines décennies : l’intelligence artificielle. Deux leaders semblent encore une fois se dégager : les États-Unis et la Chine, qui ont investi respectivement 248,9 milliards et 95,1 milliards de dollars dans l’intelligence artificielle entre 2013 et 2022. À titre de comparaison, la France n’a investi qu’environ deux milliards de dollars sur la même période — un retard béant qui doit alarmer sur l’avance prise par les deux superpuissances dans ce domaine. 

Dans cette optique, favoriser la création de start-ups numériques européennes permettrait de relancer la réindustrialisation du continent et de limiter le retard déjà pris en matière de recherche et de développement en intelligence artificielle. C’est notamment ce qui a été affiché lors de la présentation de la loi d’« accélération industrielle » début mars. Selon Stéphane Séjourné, vice-président de la Commission européenne, le but est de « ramener l’industrie à 20 pour cent du PIB européen d’ici 2035, contre 14 pour cent aujourd’hui », et d’instaurer la « préférence européenne », une mesure protectionniste qui vise à privilégier les produits et les entreprises « Made in Europe ». C’est une excellente mesure qui doit participer à l’émancipation technologique européenne vis-à-vis des États-Unis et de la Chine. Mais le chemin à parcourir risque encore d’être très long.

Ainsi, l’Europe a déjà commencé à investir dans son avenir. Mistral AI, une entreprise d’intelligence artificielle française, a été lancée en 2023. L’ambition, selon son PDG, Arthur Mensch, est de « créer un champion européen à vocation mondiale dans l’IA ». C’est pour l’instant chose réussie : l’entreprise était valorisée à près de 12 milliards de dollars fin 2025, et elle a signé un contrat à 100 millions de dollars avec l’armateur français CMA CGM. De plus, l’entreprise participe actuellement à la création de centres de données européens — sans passer par les géants américains. 

Si l’ambition est claire, la réalité est toute autre. Alors qu’il existe de nombreuses entreprises américaines spécialisées dans l’IA (OpenAI, Perplexity, Google, Anthropic, xAI), combien d’entreprises européennes le sont aujourd’hui? Nul besoin de répondre à cette question tant la réponse est évidente. Quand bien même la valorisation de Mistral AI atteint 12 milliards de dollars, Anthropic est valorisée à 183 milliards de dollars et OpenAI à 300 milliards

L’Europe est incapable de favoriser l’émergence d’autant d’entreprises dans ce domaine, car elle est freinée par un ensemble de réglementations, telles que le règlement général sur la protection des données (RGPD) ou la plus récente loi européenne sur l’intelligence artificielle, qui ne poussent plus à l’innovation. 

N’y voyez pas une façon de critiquer ces lois qui sont nécessaires et qui participent à l’éthique et au maintien de la politique fondamentale de l’UE, à savoir la protection de la vie privée de ses citoyens. Mais comprenez que face à la Chine ou aux États-Unis, où de tels règlements n’existent pas, la concurrence est un peu déloyale. Dans cette optique, la préférence européenne prend tout son sens : privilégier l’émergence de start-ups IA européennes plutôt que de continuer à tolérer la prépondérance de la Big Tech américaine sur nos marchés permettrait de prendre notre destin en main plutôt que de nous reposer sur l’Amérique MAGA qui méprise l’Europe. Cela mènerait à l’émergence d’intelligences artificielles plus respectueuses de la vie privée des citoyens européens, comme c’est déjà le cas avec Mistral AI. 

Vous seriez aussi peut-être tentés de rétorquer que le continent est dépendant des technologies étrangères, et que cela a toujours bénéficié aux Européens : vous lisez certainement cet article depuis un téléphone de chez Apple ou un ordinateur qui fonctionne grâce au logiciel Windows de Microsoft. Mais n’oublions pas que nous avons aussi eu en Europe le savoir-faire pour produire des bijoux technologiques dans le passé. Nous avons pendant de longues décennies été des nations industrialisées, capables d’innover et d’être à la pointe de la technologie, à l’image du Concorde franco-britannique ou du Rafale français. Ne mentionnons même pas la carte à puce, inventée par le français Roland Moreno en 1974 puis développée par le groupe Gemplus, leader mondial de la carte à puce dans les années 2000 avant un transfert de technologies scandaleux vers les États-Unis.

Le Rafale, symbole de la souveraineté militaire française. Photo de Escadrons de Chasse, sous la licence CC BY 2.0.

Il s’agit maintenant de réindustrialiser nos pays, ce qui apportera des emplois et attirera des cerveaux du monde entier. Si des chercheurs de toutes origines ont été attirés dans la Silicon Valley californienne, pourquoi ne pourraient-ils pas l’être par des emplois hautement rémunérateurs en Allemagne, aux Pays-Bas ou en France?

Vous pourriez aussi me dire que l’Europe a toujours profité de la technologie d’autres pays à bas coût et que la mise en place d’une infrastructure numérique européenne souveraine entraînerait des coûts trop élevés pour nos pays, à une époque où les déficits budgétaires se creusent dans de nombreux pays européens. Mais les avantages à long terme ne peuvent pas et ne doivent pas être négligés. Bien que très coûteux initialement, ces investissements bénéficieraient à l’Europe sur le long terme, et pourraient même être financés en taxant à un niveau égal les entreprises de haute technologie, comme Apple et Amazon, qui s’installent dans des pays à faible fiscalité comme l’Irlande et le Luxembourg afin de payer moins d’impôts. Imposer une fiscalité uniforme à l’échelle européenne pour ces entreprises permettrait d’accroître les revenus, qui pourraient ensuite être réinjectés dans des start-ups innovantes ou des entreprises établies. Ceci n’est qu’un exemple parmi d’autres visant à montrer que des solutions existent pour financer le numérique 100 pour cent européen. 

L’Europe ne doit plus se contenter de coexister avec les États-Unis et la Chine. Elle doit innover, inventer et être à la pointe de la technologie, comme elle a su le faire pendant des dizaines d’années. 

Face à l’essor de la guerre des drones en Ukraine, elle doit intégrer ces technologies dans ses armées afin d’être prête à répondre à la persistance de la menace russe. Ainsi, être maître de ses outils numériques, au 21e siècle, c’est être maître de son avenir en tant que puissance indépendante. C’est aussi la garantie de la pérennité de l’État de droit et du modèle démocratique européen, contestés ailleurs dans le monde. Il appartient désormais aux politiques de jouer et de réaxer leurs objectifs en favorisant la réindustrialisation et le « Made in Europe ». 

Article édité par Catvy Tran.

Image de tête : Rencontre entre Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, et Donald Trump, président des États-Unis, 2025. Photo prise par la Commission européenne.

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