Tremblements de terre meurtriers : Comment la politique internationale joue sur l’aide humanitaire

Contrairement à ses pays voisins, la Syrie n’a jamais su déposer son dirigeant à la suite du printemps arabe de 2011. La guerre civile déchire le pays depuis maintenant plus de dix ans. Bachar Al-Assad exerce toujours le pouvoir d’une poigne de fer et n’hésite pas à user de la force contre le peuple qu’il a promis de protéger lors de son ascension au pouvoir à la mort de son père. Les violations continuelles des droits humains et les crimes inexplicables commis contre les manifestants et les militants pour la démocratie ont poussé la communauté internationale à imposer des sanctions économiques contre le pays qui éprouvait déjà d’énormes difficultés à s’intégrer au marché international. La pauvreté, le manque de ressources et les inégalités s’étaient déjà faits ressentir sous le règne du père, mais les sanctions de l’ONU contre les actions du fils ont exacerbé le problème, jusqu’à en créer une véritable crise.

Des civils déplacés par la guerre en Syrie le 18 août 2012. « Azaz, Syria during the Syrian civil war » par Voice of America News, dans le domaine public.

Le tremblement de terre de magnitude 7,8 qui a frappé la Syrie et la Turquie le 6 février dernier a exacerbé l’état déjà critique du pays. De l’aide financière et matérielle internationale a été fournie à la Turquie dès le lendemain de la tragédie. La Syrie, elle, a vu son nombre de morts monter en flèche sans savoir vers qui se diriger pour secourir ses blessés, enterrer ses morts ou nourrir ses survivants.

L’Europe et les États-Unis hésitent encore à fournir de l’aide à la population syrienne touchée, d’autant plus que la région la plus dévastée est Idleb dont le seul point d’accès est le passage de Bab el-Hawa au nord, contrôlé par les rebelles et les djihadistes. Si d’autres régions ont également été touchées, la nature diplomatique d’un geste d’aide humanitaire à travers ce passage et sa signification politique freinent bien des États à aider les victimes du séisme. Emmanuel Dupuy, président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe, explique que la France est hésitante à envoyer de l’aide vers un pays dont elle ne reconnaît pas la légitimité. Il constate également que l’aide que fourniront les pays arabes signifierait une « normalisation » des crimes de la Syrie et son retour en grâce dans la Ligue Arabe alors qu’elle en avait été exclue depuis 2011. Il est impératif de noter que tous les points soulevés contre l’envoi de l’aide sont de nature purement politique et ne considèrent nullement la catastrophe humanitaire dont il est question. Il semblerait que même les familles séparées, les bilans de victimes et les villes rasées au sol ne soient pas assez pour susciter la moindre empathie.

Le manque d’humanité ne provient toutefois pas seulement de la communauté internationale. Le gouvernement syrien refuse l’aide humanitaire pour des motifs tout aussi politiques. Par exemple, l’aide du gouvernement israélien, accordée malgré les différends, a été balayée par Bachar Al-Assad par fierté et arrogance. De plus, malgré une situation humanitaire déplorable, il refuse également de suspendre les bombardements au nord-ouest de la Syrie pour isoler toujours plus la population rebelle et empêcher les convois humanitaires de les aider. Au début de son règne, le dictateur syrien voulait peut-être se différencier de son père, mais l’usage d’une violence inouïe et sans limites pour parvenir à ses fins démontre le contraire. Lui non plus ne se laisse pas détourner de ses objectifs politiques. Il préférerait maintenir isolée la région touchée par le séisme afin de reprendre contrôle du territoire plutôt que d’en sauver les victimes.

Le Conseil de sécurité, le 18 décembre 2018. Par United Nations Photo, sous licence CC BY-NC-ND 2.0.

La communauté internationale choisit de fermer les yeux et de prétendre des excuses diplomatiques pour justifier un manque d’intervention plutôt que de prioriser la survie des rescapés du séisme. On déplore que donner des ressources directement au gouvernement Assad représenterait un risque qu’elles ne soient jamais délivrées aux populations qui en ont besoin. Le Conseil de sécurité des Nations unies (ONU) pourrait utiliser d’autres points de passage à travers la Turquie et l’Irak pour se rendre à la région touchée, mais il se heurte à l’opposition de la Chine et de la Russie contre un tel projet qui soi-disant violerait la souveraineté de la Syrie. Des chemins tels que Bab el-Salameh à travers la Turquie et al-Rai à travers l’Irak ont été approuvés par les dirigeants respectifs des deux pays pour acheminer l’aide provenant d’organisations qui n’ont pas besoin de l’approbation du Conseil de sécurité pour fournir des secours. L’ONU, elle, est paralysée par les jeux de pouvoirs du Conseil qui refuse de s’entendre pour envoyer de l’aide alors que les présidents irakien et turc ont été capables d’accommoder des solutions pour secourir les victimes. Les solutions ne manquent pas, mais les cinq puissances mondiales se murent dans l’inaction et ne semblent pas prêtes à briser le statu quo, même si des vies sont en jeu. En même temps, les Émirats arabes unis ont établi un pont aérien humanitaire pour acheminer de l’aide malgré les tensions politiques de la région. L’Arabie saoudite et d’autres États arabes en ont fait de même. Si les pays de la Ligue Arabe sont capables de mettre de côté leurs désaccords avec le gouvernement Assad pour fournir de l’aide à la population touchée, alors il n’y a aucune excuse de la part des nations développées qui siègent à l’ONU.

On pointe Bachar Al-Assad du doigt pour la violation des droits humains des Syriens, mais ceux qui observent des coulisses sans lever le petit doigt sont tout aussi coupables. Les sanctions économiques sont absurdes puisqu’elles sont actuellement en train de coûter la vie à des milliers de victimes et sont la raison principale de l’incapacité de la Syrie à gérer les désastres du séisme de la même manière que la Turquie. Il n’y a ni médecins pour soutenir les blessés, ni d’espace dans les hôpitaux pour ceux nécessitant des interventions chirurgicales, ni ressources de secours à Idlib. Il n’y a pas d’eau potable et les risques de choléra sont un problème croissant, d’autant plus que la maladie a refait surface en Syrie ces derniers mois. Et même lorsque les survivants auront été secourus, ils n’auront aucun endroit où loger, car le gouvernement n’a pas assez de ressources pour reconstruire une ville en entier. Des citoyens continuent de mourir, pendant que la classe politique continue de trouver un moyen de politiser les catastrophes humanitaires.

 

Édité par Driss Zeghari 
En couverture : « La réponse de l’Union européenne au séisme en Turquie et en Syrie », 7 février 2023, EU Protection Civile et Aide Humanitaire, sous licence CC BY-ND 2.0.