Égypte : Al-Sissi menacé par les manifestations de Septembre ?

Le régime du Président-Maréchal al-Sissi, au pouvoir depuis 2014, fait face à sa première vague de contestation de grande ampleur. Au Caire, et dans d’autres grandes villes égyptiennes, des centaines de manifestants sont descendus dans les rues pour demander la démission du président Abdel Fattah al-Sissi. Ces élans protestataires ont été contrés par une répression de fer, entre arrestations de masse et censure. Si certains aspects de ce mouvement font écho aux prémices de la révolution de 2011, le contexte politique a quant à lui grandement évolué. Il demeure aujourd’hui très peu probable que les manifestations ne soient pas rapidement écrasées par la redoutable répression d’al-Sissi.

Les manifestations qui ont éclaté le 20 septembre dernier ont provoqué la surprise générale. C’est Mohamed Ali, un homme d’affaire égyptien réfugié en Espagne, qui a produit l’étincelle à la base du mouvement. Par le biais de vidéos publiées sur les réseaux sociaux, il accuse les hauts dirigeants égyptiens et surtout le Président al-Sissi de détournements de fonds publics et de corruption. Il affirme que le régime a notamment utilisé l’argent public pour financer la construction de plusieurs châteaux et villas aux coûts exorbitants. La légitimité de ses violentes critiques résident dans son statut de gérant d’une entreprise de BTP, qui avait contribué à la construction de certains projets pour des officiers égyptiens. Néanmoins, beaucoup sont ceux qui remettent en cause sa parole, soulignant l’absence de preuves tangibles pour supporter ses propos, sa personnalité extravagante et ses allures de vedette de cinéma. Quelque part entre un lanceur d’alerte et un porte-parole des classes populaires, “un justicier et un coq de basse-cour”, ce qui est sûr c’est que Mohammed Ali a su donner le courage à des centaines d’Égyptiens de se mobiliser pour faire entendre leur voix.

Dans les rues, tous appellent à la démission d’al-Sissi. Derrières leur slogan “Sissi dégage” réside l’espoir de divisions au sein du régime qui mènerait à son implosion, comme en 2011. En effet, le renversement du président Hosni Moubarak en 2011 n’aurait pas été possible sans la défection de l’armée, sous la pression du peuple. C’est de ce même scénario dont rêve les manifestants. Certains optimistes affirment qu’il existe déjà des failles au sein du régime. La police ne serait plus entièrement loyale au Président et commence à montrer des signes de soutien aux manifestants : “De l’intérieur du régime, la police égyptienne est accusée de mollesse face aux manifestants” , écrit le site Qatari Al-Araby Al-Jadid , “La police n’a pas envie cette fois-ci de payer les pots cassés, alors qu’elle n’a pas été beaucoup valorisée ces dernières années, Sissi ayant préféré choyer l’armée et les services du renseignement.”
D’autres prédisent même la défection de l’armée si les manifestations s’amplifient et ont l’espoir qu’elle “sacrifie” al-Sissi comme elle avait sacrifié Moubarak huit ans plus tôt.

Des milliers de manifestants défilaient en février 2011 contre le régime du président Hosni Moubarak. Huit ans après, les citoyens redescendent dans les rues, cette-fois ci dans l’espoir de démettre le régime du président al-Sissi. “Large anti-Mubarak protest in Egypt’s Alexandria”  par Jamal Elshayyal (Al Jazeera English)  est licensé sous CC BY-SA 2.0.

Mais comment expliquer le succès si frappant des vidéos de Mohamed Ali ?

Comment quelques vidéos sur internet ont réussi à semer le trouble sur un régime stable depuis 2014 ? C’est la situation économique actuelle qui reste la principale cause de mécontentement. Les promesses de croissance d’al-Sissi commencent à sonner creux face à une situation économique qui ne fait qu’empirer : les chiffres de juillet révèlent que 32,5 % des Égyptiens vivent maintenant dans la pauvreté, contre 27,8 % en 2015.

Les “révélations” de Mohamed Ali seraient donc une provocation de plus pour une population déjà tendue et frustrée par des promesses sans suites. Elles sont la preuve que les discours d’al-Sissi ne furent “que mensonges et calomnies” pour reprendre les mots de Mohamed Ali.Hassan Nafea, professeur de sciences politique à l’Université du Caire détenu depuis le 24 Septembre, s’était exprimé trois jours avant son arrestation sur l’électrochoc provoqué par les vidéos de Mohamed : “En réalité, les gens étaient prêts à prendre sur eux, en se disant que les difficultés étaient passagères. Le vase a débordé quand ils ont appris que l’argent est là, mais qu’il ne sert pas à investir dans l’économie”.

De plus, la rapidité avec laquelle certains Égyptiens ont répondu aux appels à manifester montre que l’esprit révolutionnaire du pays ne demeure pas très loin. Il est aussi possible que le récent mouvement algérien, ayant poussé le Président Bouteflika à démissionner, soit une source d’inspiration et motivation pour la jeunesse égyptienne. Le même effet “boule de neige” qu’en 2011 avec les printemps arabes pourrait favoriser l’élan contestataire contre al-Sissi.
Cependant, l’ampleur des contestations ne doit pas être surestimée : les manifestations restent rares et relativement petites. Plus important encore, elles ont provoqué une vague de répression d’une rare intensité. Depuis le 20 Septembre, un peu moins de 2000 personnes ont été arrêtées, dont deux professeurs de Sciences Politiques renommés de l’Université du Caire et une influente avocate des droits humains. La répression se matérialise aussi par la censure : les internautes ont pu constater que les sites d’informations Mada Masr, d’Al-Jazira ou encore la BBC en arabe étaient inaccessibles. Le régime a également mis la main sur Facebook, Messenger et Twitter, à l’origine du mouvement et crucial pour son développement.

Que peut-on alors espérer de cet élan contestataire ?

Il semblerait que la présidence d’al-Sissi ne soit encore que très peu menacée. Les pistes et spéculations de divisions au sein du régime résident sur très peu de preuves tangibles. En outre, il est important de garder à l’esprit que le régime d’al-Sissi est considérablement plus autoritaire que les précédents en terme de répression. Comme l’ont prouvé les récentes mesures répressives, les citoyens qui descendent dans les rues et ceux s’exprimant dans les médias prennent des risques extraordinaires.

Le courage dont les Égyptiens ont fait preuve en 2011 fut remarquable, mais ne pourrait malheureusement plus être suffisant dans les circonstances actuelles.
La motivation des manifestants se heurtent également à la censure, qui a des conséquences immenses sur l’évolution du mouvement : comment s’organiser et propager le mouvement sans liberté d’information et de communication internet ? Ainsi, une grande partie des Egyptiens n’est même pas encore au courant des manifestations ayant lieu.

Au pouvoir depuis 2014, al-Sissi semble déterminer à à écraser le mouvement contestataire encore naissant.

Le régime a su prouver qu’il était prêt à disposer de tous ces moyens pour faire le taire mouvement naissant. Si certains perçoivent un regain révolutionnaire, le contexte politique s’est considérablement durci depuis 2011. Sans fractures internes au régime, les élans populaires actuels ne sauront démettre Al Sissi et succomberont rapidement à sa répression de fer. Néanmoins, même si les manifestations ne débouchent pas sur un changement de régime, elles prouvent la colère croissante de certains citoyens face à une classe politique qui ne semble pas agir dans l’intérêt du peuple. Huit ans après la révolution, les revendications restent les mêmes et le combat s’annonce encore long.

Illustration par Tilila Sara Bakrim

Edited by Salomé Moatti