Opinion | Là où la guerre vise les femmes, le Soudan en témoigne

Depuis avril 2023, le Soudan est officiellement entré dans une guerre dévastatrice, qui a déjà tué des dizaines de milliers de personnes et déplacé plus de treize millions d’habitants. C’est du moins ainsi que beaucoup décrivent le début du conflit : le moment où les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR), dirigés par Mohamed Hamdan Dagalo (Hemedti), ont lancé des attaques coordonnées contre l’armée régulière, les SAF, rompant leur alliance avec Abdel Fattah al-Burhan dans une lutte pour le pouvoir et le contrôle de la transition politique. 

Mais pour les femmes soudanaises, la guerre est présente depuis longtemps. Comme le rappelle Sadia Kidwai, Advocacy Officer à la Women’s Refugee Commission, où elle travaille sur les questions du déplacement humanitaire et de la protection des femmes en zones de conflit : « Si vous pensez que la guerre a commencé en avril 2023, c’est que vous n’avez pas écouté les femmes du Darfour. Pour elles, cette violence est endémique depuis des décennies. » Basée à Washington, elle suit de près la situation soudanaise à travers les réseaux d’acteurs humanitaires sur le terrain. 

En d’autres termes, le conflit actuel n’est pas une rupture, mais une aggravation de schémas bien plus anciens : viols utilisés comme arme de guerre, villages dévastés, femmes réduites au silence par la peur ou la stigmatisation. L’offensive de 2023 n’a fait qu’élargir les lignes de front, intensifiant une violence déjà solidement ancrée dans le quotidien des femmes soudanaises.

Aujourd’hui, selon l’International Rescue Committee (IRC), le Soudan constitue la plus grande crise humanitaire du monde, un conflit que plusieurs experts décrivent comme un champ de bataille par procuration : les Émirats arabes unis, par exemple, sont accusés par l’ONU de soutenir les FSR en armements et logistique, tandis que l’Égypte appuie directement les SAF. Cependant, derrière ce jeu géopolitique, ce sont les civils, et en particulier les femmes, qui paient le prix le plus lourd. 

Dans ce chaos, le corps des femmes est devenu un champ de bataille. 

Au Soudan, les femmes subissent la violence depuis des décennies. Photo prise par Oxfam East Africa, sous la licence CC BY 2.0, via Wikimedia Commons.

Les témoignages qui parviennent hors du pays dressent un tableau presque insoutenable. Dans l’État d’Al Jazirah, repris par les FSR en décembre 2023, le SIHA Network (une coalition régionale de défense des droits des femmes dans la Corne de l’Afrique) rapporte que les combattants ont utilisé le viol comme « instrument de guerre ». Amnesty International et Human Rights Watch décrivent des violences sexuelles extrêmes : viols collectifs, esclavage sexuel, humiliations publiques et enlèvements de femmes et de jeunes filles. Dans le droit international humanitaire, lorsque ces violences sexuelles sont commises de manière systématique ou généralisée, elles peuvent constituer des crimes de guerre.

Selon la Women’s Refugee Commission, les femmes sont attaquées sur tous les fronts, tant par les FSR que par les SAF. 

Cette symétrie de la violence est confirmée par Sadia Kidwai : « Oui, les FSR sont l’un des principaux auteurs, mais nous observons aussi des violences sexuelles commises par les SAF, parfois comme représailles. Dans certains cas, des femmes violées et réduites en esclavage par les FSR sont ensuite accusées par les SAF d’être des collaboratrices. Elles subissent une double violence », explique-t-elle.

Les chiffres confirment l’ampleur du choc : l’ONU Femmes note une augmentation de 288 pour cent des demandes d’aide pour violences sexuelles entre 2023 et 2024. Mais selon Sadia Kidwai, ces chiffres ne représentent qu’une fraction de la réalité :

« Sans aucun doute, les vrais nombres sont beaucoup plus élevés. Les organisations humanitaires parlent de centaines de milliers de grossesses résultant de viols. Et ce ne sont que les femmes qui peuvent accéder au soin : des millions n’en ont pas la possibilité. »

Dans une guerre façonnée par des logiques patriarcales, le corps des femmes devient une arme. Cynthia Enloe, auteure féministe et théoricienne politique, parle, dans Globalization and Militarism: Feminists Make the Link, du militarisme qui valorise la hiérarchie et la domination masculine et transforme les corps féminins en ressources stratégiques. Au Soudan, cette logique est manifeste. Violemment s’attaquer aux femmes, c’est humilier l’ennemi, terroriser la population, provoquer des déplacements massifs et fracturer le tissu social. Sadia Kidwai le confirme :

« La violence sexuelle est utilisée pour dominer, pour subjuguer, mais aussi pour punir, pour humilier, pour terroriser. Chaque objectif dépend du contexte : Al Jazirah, El Fasher, Khartoum… Les formes de violence varient selon les intentions stratégiques. » 

L’instrumentalisation du corps féminin s’inscrit donc dans une stratégie militaire pleinement assumée, et non dans des dérapages incontrôlés.

Le conflit soudanais illustre parfaitement l’émergence d’économies criminelles en temps de guerre : extorsion, rançons, trafic humain, exploitation sexuelle, mariages forcés. L’État recule; les marchés parallèles avancent. Le corps des femmes devient alors une marchandise. Cette logique n’est pas propre au Soudan : elle résulte d’une combinaison explosive  patriarcat, militarisme et effondrement des institutions. Sadia Kidwai insiste sur une dimension souvent invisibilisée, qui reste le sujet principal des recherches de la Women’s Refugee Commission :

« Les femmes sont aussi attaquées pendant leur fuite. Aux checkpoints, aux frontières, dans les camps… même à l’étranger, au Tchad ou en Ouganda, elles subissent exploitation et harcèlement parce que leur déplacement les rend vulnérables. »

« Quatre hommes tenant des fusils d’assaut ». Photo de Randy Fath sous la licence gratuite de Unsplash.

Malgré un tableau d’une noirceur absolue, la résilience des femmes soudanaises demeure un moteur de survie. On assiste à des réponses informelles des femmes, qui mettent en place toutes sortes de réseaux pour soigner, conseiller et protéger. 

« Beaucoup ne sont pas financées, pas reconnues. Ce sont juste des femmes, jeunes et âgées, qui se mobilisent pour faire tenir leur communauté », précise Sadia Kidwai.

Dans un pays où les institutions se sont effondrées, ces réseaux sont souvent les seules structures encore debout et constituent une ligne de survie pour les femmes.

Et pourtant, tout cela se déroule dans un silence international presque total. Il est clair pour beaucoup que la communauté internationale a failli, et pas seulement au Soudan. Partout, on coupe les financements pour la protection des femmes : une conséquence de la crise globale du financement humanitaire, des priorités budgétaires nationales des États donateurs et du fait que les droits des femmes sont trop souvent relégués au second plan. Les unités de soins ferment, et les données cessent d’être collectées. Politiquement, les femmes sont exclues des processus de paix. 

Pour Sadia Kidwai, ce point est capital : « Toute paix qui n’inclut pas les femmes ne sera pas durable. Et toute paix qui n’inclut pas la justice pour les survivantes ne sera pas une paix. »

Le patriarcat n’est pas un dommage collatéral de la guerre : il en est une infrastructure. Et tant qu’il restera intact, les cycles de violence se répéteront. Ce qui se joue au Soudan n’est pas seulement une bataille territoriale, mais une bataille menée sur les corps des femmes : un lieu où se mêlent ambitions militaires, économies criminelles, humiliation politique et effondrement de l’État.

Tant que cette dimension restera ignorée, la guerre soudanaise ne pourra être pleinement comprise ni résolue.

Article édité par Zineb Annasabi

Image de tête : Photo prise par Speak Media Uganda, sous la licence gratuite de Pexels.

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