Privées d’Internet par les talibans, les femmes afghanes sont condamnées au silence

Quatre ans après avoir interdit l’accès à l’éducation aux jeunes femmes, les Talibans s’attaquent à un autre outil d’émancipation : Internet.

Mi-septembre, ils ordonnent la coupure de la fibre optique dans la province de Balkh, au nord de l’Afghanistan—une mesure qui, en quelques jours, s’étend à plusieurs autres régions du pays. 

Selon Radio-Canada, Netblocks—un organisme spécialisé dans la cybersécurité et la gouvernance d’Internet—explique que cette panne « semble correspondre à une interruption intentionnelle du service ». Résultat : une nation de 43 millions d’habitants se retrouve brusquement déconnectée.

Le porte-parole de la province, Attaullah Zaid, justifie la décision par la nécessité de « prévenir le vice ». 

Derrière ce mot, les talibans désignent tout ce qui, selon eux, menace la morale islamique. La technologie est perçue comme une porte ouverte sur le monde et les idées étrangères, ce qui devient synonyme de débauche pour ce gouvernement qui dirige selon son interprétation de la loi islamique. 

Cependant, pour une grande partie de la population, Internet représente bien plus qu’un simple outil de communication; c’est un espace d’éducation, d’échange et de liberté. Pour les femmes, privées d’école et de travail depuis des années, cette coupure sonne comme une condamnation au silence. Quels moyens leur restent-ils pour apprendre, s’informer ou simplement communiquer avec le reste du monde? 

Manifestation du 8 mars 2025 à Paris, journée internationale de défense des droits des femmes. Photo prise par Jeanne Menjoulet, sous la licence CC BY 2.0, via Wikimedia Commons.

Le retrait des troupes américaines d’août 2021 a laissé derrière lui un pays livré à la domination des talibans. En quelques mois, ces derniers établissent une politique de contrôle moral : promulgation d’une loi sur « les vices et la vertu », interdiction faite aux femmes de sortir sans mahram (tuteur masculin), et disparition progressive des Afghanes de la sphère publique.

Dès 2021, les talibans organisent une reprise progressive du contrôle social : les adolescentes sont exclues des écoles; les femmes perdent leurs postes dans les ONG; les déplacements deviennent plus restreints. Progressivement, les voix féminines s’étouffent. La coupure d’internet, bien que brutale, s’inscrit dans la logique d’une répression qui se déplace des rues vers les foyers. 

Rebecca Haines, chercheuse doctorante en sociologie à McGill et anciennement membre de l’Aga Khan Development Network, un réseau d’organisations privées qui fournissent de l’aide en matière de développement, confirme : 

« Quand les coupures ont été annoncées, cela paraissait être une interdiction totale […] Les raisons et motifs derrière tout ça étaient très confus. Depuis 2021, il y a presque chaque semaine une nouvelle restriction qui touche tout le monde, et en particulier les femmes. Cela semblait juste être une étape de plus dans cette direction. »

Selon UN Women, les femmes afghanes sont effacées de la vie publique et privée. Ce nouveau moyen de contrôle technologique ne fait que prolonger leur enfermement physique. La technologie, pourtant souvent vue comme un moyen d’émancipation, devient un outil d’isolement sous couvert de moralité religieuse. 

Depuis l’interdiction à l’éducation secondaire pour les adolescentes et à l’université pour les femmes afghanes, Internet est devenu le dernier refuge de ces dernières. Un espace où elles pouvaient encore apprendre, créer des liens, partager leurs histoires. 

Pour Rebecca Haines, la coupure du réseau ne prive pas seulement les femmes d’un outil, mais d’un moyen de survie : 

« C’est absolument vital, une bouée de sauvetage pour l’éducation. Il existe plusieurs initiatives à l’étranger pour fournir des cours ou des programmes de santé morale en ligne, surtout pour les femmes, parce qu’elles vivent beaucoup d’isolement. Elles avaient aussi des opportunités d’entrepreneuriat sur Internet, parce qu’elles avaient perdu leur emploi. C’est une source vitale de survie à bien des égards. »

Orzala Ashraf Nemat, conseillère d’Ashraf Ghani en gouvernance infranationale, promeut les droits des femmes afghanes à la conférence de Bruxelles en 2016. Photo de Jennifer Jacquemart, provient du Service Audiovisuel de la Commission européenne, sous la licence CC BY 4.0.

Selon elle, ces dynamiques s’inscrivent dans une logique mondiale de contrôle numérique. On observe en effet les mêmes tactiques dans les régimes autoritaires qui apprennent les uns des autres : ralentir le réseau, suivre les adresses IP, faire pression sur les entreprises de télécommunications pour obtenir des données sur les activistes contre le régime. 

Leur justification reste la lutte contre le « vice ». Une rhétorique bien rodée, conforme à leur interprétation du droit islamique, qui affirme défendre les droits des femmes, mais qui consolide en fait la domination masculine. Les femmes, étant déjà forcées de rester à la maison pendant que les hommes travaillent, se trouvent enfermées symboliquement dans leur foyer sans accès au monde extérieur. La coupure d’Internet limite leur parole et renforce leur dépendance; elle légitime, sous couvert de religion, leur effacement de la sphère publique.  

Comme le souligne Zakia Adeli, ancienne ministre déléguée afghane de la Justice avant leur retour en août 2021, les talibans ont une mentalité profondément misogyne. Selon Al Jazeera, leur vision des droits des femmes s’inscrit dans une lecture biaisée de la religion, où la « pureté morale » devient la façade d’un contrôle politique total. 

La coupure d’Internet ne semble donc pas être un accident technique, mais le prolongement d’une politique d’oppression genrée. Un patriarcat 2.0, où la technologie, loin de libérer, devient l’arme d’un pouvoir qui préfère les femmes invisibles et désormais injoignables. 

Si l’interruption de service touche particulièrement les femmes, elle plonge en réalité tout un pays dans l’ombre. 

Étudiants, journalistes, militants : tous se retrouvent isolés, privés d’accès à l’information et à leurs réseaux. Selon Courrier international, dans une société où les médias indépendants sont déjà réduits au silence, la perte de connectivité achève d’étouffer les dernières voix critiques. 

Rebecca Haines précise que la perception du numérique diffère selon les factions du régime : 

« Cela dépend de qui on parle dans les talibans. La direction la plus âgée, souvent basée dans le Sud, a une vision très traditionnelle. Pour eux, Internet corrompt la morale de la société. Mais au sein des services de renseignement, il y a aussi une peur de la résistance, que des activistes utilisent les réseaux sociaux depuis l’étranger pour dénoncer le régime. »

En restreignant la circulation de l’information, les talibans consolident leur emprise sur le récit national. À long terme, les conséquences sont lourdes. Amnesty International alerte sur l’isolement croissant de l’Afghanistan, qui s’efface peu à peu de la scène internationale. Privé d’internet, le pays perd sa capacité à se raconter, et avec elle, la possibilité d’être entendu. 

Malgré tout, l’espoir demeure à travers la résilience des femmes : même dans ces conditions, les femmes trouvent des moyens de se connecter, d’apprendre, de se soutenir. Elles l’ont toujours fait. Les réseaux comme l’Afghan Women’s Network continuent d’exister et de poursuivre leur travail de soutien, d’éducation et de coordination, symbole d’une résistance féminine qui refuse de disparaître.

Rebecca Haines signale cependant que la communauté internationale doit prêter attention : le silence ne fait que renforcer la répression. Ce discours, entretenu par les puissances de l’OTAN qui présentent l’Afghanistan comme « sûr » et stabilisé, participe à la mise sous silence de la société afghane. 

Cela révèle une hiérarchie implicite des droits humains : ceux des femmes afghanes, semble-t-il, pèsent moins lourd dans l’équilibre géopolitique mondial. Bien que la coupure n’ait duré que deux jours, elle a eu des répercussions considérables, notamment l’interruption de l’éducation en ligne, des communications d’urgence et de certaines activités professionnelles. L’incident sert d’avertissement, un signal politique montrant jusqu’où les mesures prises par les talibans peuvent aller pour contrôler la population.

Article édité par Zineb Annasabi.

Image de tête : « Des femmes en burqa bleue se promènent en plein air en Afghanistan. » Cette image, prise par Faruk Tokuoglu, est libre d’usage.

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